David Boilley Pdt de l’ACRO: Le Japon sera sorti du nucléaire au printemps prochain »

David Boilley, président de l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest et fin connaisseur du Japon, analyse le tournant dans lequel se trouve le pays neuf mois après Fukushima. Interview. 15-12-2011 Par Morgane Bertrand Journaliste Nouvel Obs

Des paysans de Fukushima brandissent leurs choux radioactifs à Tokyo en avril 2011 Koji Sasahara/AP/SIPA
Au Japon, la catastrophe est dans les médias tous les jours. On en apprend toujours davantage sur la contamination de l’environnement. En ce qui concerne l’affaire du lait en poudre, le plus surprenant est qu’il s’agit d’un produit importé mais conditionné dans une usine de la province de Saitama, dans la banlieue de Tokyo. Suffisamment contaminée pour contaminer le lait.

Y a-t-il une méfiance particulière à l’égard des produits alimentaires locaux ?

Le Japon importe 60% de sa nourriture, qui n’est, par principe, pas contaminée. Pour les 40% restants, le gouvernement a mis en place des contrôles dans les zones à risque, sans interdiction a priori. C’est-à-dire que les produits sont autorisés, mesurés, et ensuite seulement interdits si l’on y trouve du césium au-dessus de la limite.

Evidemment, de nombreux produits passent entre les mailles du filet. Le bœuf cet été, ou encore le thé vert de Shizuoka. Un cas d’école. En France, après la marée noire de l’Erika, la production de sel de Guérande a été suspendue pendant trois ans pour garder la confiance des consommateurs. Au Japon, les producteurs de thé voulaient que leur produit soit autorisé alors que ses feuilles étaient contaminées. L’an prochain, la nouvelle récolte sera bonne à la consommation mais les consommateurs n’auront plus confiance.

De même, ils boudent le poisson de Fukushima même si son niveau de contamination est inférieur au seuil légal. On n’est jamais totalement sûr. En septembre dernier à Hokkaido, au nord de l’archipel, on a pêché une morue à 80 becquerels par kilo. C’est sous la limite, mais étonnant pour une zone de pêche aussi éloignée.

Mais le principal problème reste le riz. A la différence du bœuf, c’est un aliment quotidien et symbolique. Le Japon est autosuffisant. La récolte a eu lieu entre la fin août et octobre. Les contrôles mis en place étaient plus stricts que pour les légumes. Mais ça n’a pas manqué: le riz de trois municipalités a été retiré du marché car contaminé.

Pourquoi le commercialiser si les gens n’achètent pas ?

– Si le gouvernement interdit ces produits a priori, il devra dédommager les agriculteurs, alors même qu’il tient déjà Tepco sous perfusion financière. Il y a aujourd’hui au Japon un conflit entre le coût sanitaire et le coût financier de l’après-Fukushima.

Le rapport d’étape de la commission gouvernementale chargée d’enquêter sur la catastrophe, qui doit être publié le 26 décembre, indique que les réacteurs auraient été fortement endommagés par le séisme plutôt que par le tsunami. Comment ces informations diffusées par le journal « Asahi » sont-elles reçues au Japon ?

Que Tepco ne soit pas prête face à un séisme, ce n’est pas nouveau. En 2007, la centrale de Kashiwasaki-Kariwa a subi une forte secousse et le transformateur électrique a brûlé. Des fûts radioactifs sont tombés, il y a eu ici et là des fissures, des fuites radioactives… Et sur les sept réacteurs, certains n’avaient toujours pas redémarré en 2011. A Fukushima, le séisme est responsable de la coupure du courant et de l’eau. Le tsunami, lui, a empêché le fonctionnement des moteurs diesel destinés à l’alimentation de secours.

10% des séismes de la planète ont lieu au Japon, alors qu’un tsunami reste un phénomène exceptionnel. Au niveau des experts, personne n’a jamais cru que le tsunami avait seul causé tous les dégâts. Ces informations sont désormais publiques.

Le Japon est-il en train de sortir du nucléaire ?

– A ce jour, 8 réacteurs fonctionnent sur 54. L’un d’eux a encore été arrêté le 7 décembre à cause d’un incident, mais il l’aurait été de toute façon le 18 décembre. La règle est qu’au bout de treize mois de fonctionnement, on les arrête pour maintenance. Leur redémarrage est soumis à l’autorisation du président de région, le gouverneur. Or aucun d’eux n’a accepté de signer ce redémarrage !

Tous réclament des garanties solides, sachant que les avis de la Nisa (Nuclear and Industrial Safety Agency), autorité japonaise de sûreté nucléaire, sont discrédités après la catastrophe qu’elle n’a pas su prévenir. A ce jeu là, le Japon aura arrêté la production d’électricité nucléaire au printemps mais sera encore empêtré dans les problèmes du nucléaire pendant des décennies, voire des siècles.

Les réacteurs peuvent être relancés…

– La sortie du nucléaire me semble acquise. Dans la région d’Osaka, à 600 kilomètres de Fukushima, le gouverneur connu pour ses positions anti-nucléaires vient d’être élu maire de la ville d’Osaka, qui possède 9% des parts de la compagnie d’électricité locale. L’ancien premier ministre avait clairement annoncé que le Japon sortait du nucléaire.

Le nouveau, Yoshihiko Noda, au poste depuis le 27 septembre, est beaucoup moins clair. Mais son gouvernement a mis en place une commission pour réfléchir à l’avenir énergétique du pays, dans lequel figurent des antinucléaires notoires. Elle doit elle aussi sortir son rapport prochainement.

Comment sera compensée la baisse de production énergétique ?

– Le nucléaire représente 30% de l’électricité du pays. Pour les périodes de forte demande, été et hiver, il existe des installations thermiques, qui tournent au charbon, au gaz et au pétrole. Le pays compte dessus, y compris en remettant en marche les anciennes centrales.

Et puis tout le monde fait des économies. Cet été, moins chaud que d’habitude il est vrai, Tokyo a consommé 15% d’énergie en moins. Les restaurants ont baissé la climatisation, les enseignes lumineuses ont été éteintes la nuit, les industries et les trains ont changé leurs horaires pour limiter leur consommation aux heures de pointe… C’est un début.

Si le Japon sortait du nucléaire rapidement, que deviendrait le parc de centrales ?

– On n’en n’est pas encore à la question du démantèlement. D’autant que le pays n’a pas de centre de stockage des déchets. Les déchets radioactifs vont devenir le problème n°1 du pays : le gouvernement a dit qu’il décontaminerait une surface estimée à 13 000 km2 de terres. Pour la seule province de Fukushima, avec 70% de forêts et montagnes, environ 29 millions de m3 de déchets sont attendus. Que personne ne sait où mettre.

Interview de David Boilley (le jeudi 15 décembre 2012)

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