Comment le ministère de la Recherche flingue les projets des chercheurs

On ne peut pas ne pas prendre conscience de tous les effets de la détérioration de l’environnement sur la santé humaine. Alors, couper dans le budget des chercheurs, ça fâche au-delà du cercle scientifique, premier concerné.Ce ne sont rien de moins que la moitié des financements des projets en cours qui sont ainsi détruits administrativement sans la moindre concertation préalable !

Ils sont près de 1700, surtout des chercheurs et des scientifiques, à avoir déjà signé la pétition en ligne contre l’annulation par l’ANR (Agence nationale de la recherche) du programme 2012 « Contaminants et environnements ».

Le Nouvel Obs plus Par Guillaume Malaurie Journaliste Edité par Daphnée Leportois

 

 

Chercheur chargeant un séquenceur avec des échantillons d'ADN, afin de décoder un génome, Genopole d’Évry, le 17 novembre 2011 (F.DURAND/SIPA)

Chercheur chargeant un séquenceur avec des échantillons d’ADN pour décoder un génome, Genopole d’Évry, novembre 2011 (F.DURAND/SIPA)

Grognement, réflexe de chercheurs qui se refusent à prendre leur part dans le nécessaire rigueur budgétaire ? C’est sur ce buzz-là que parie le ministère de la Recherche pour faire passer à l’as la révolte des blouses blanches. Mais c’est tout faux. Car les efforts sur les budgets sont déjà à l’œuvre, puisque l’ANR a rogné 20% de ses crédits totaux en trois ans.

Coupe claire dans la recherche et myopie sanitaire

Là, il s’agit d’un coup très rude porté à une discipline entière. Une coupe claire dans l’un des domaines de recherche les plus stratégiques des années qui viennent. Celui qui permet non pas de soigner et réparer in extremis les maladies mais à les prévenir. Donc d’économiser les budgets de sécurité sociale mais aussi des souffrances.

Oui, c’est faire preuve d’une bien tragique myopie. Sanitaire d’abord. Car, depuis quelques mois, l’opinion prend peu à peu connaissance de l’interaction entre la santé et les centaines de milliers de molécules de synthèses que nous respirons, que nous touchons et que nous ingérons.

Sur le rôle des pesticides, de la contamination de l’air intérieur par les phtalates et autres solvants, sur la chimie des médicaments, sur le danger pour les tous petits et le fœtus des femmes enceintes à être exposés aux perturbateurs endocriniens dont regorgent les outils du quotidien, sur l’oxyde d’éthylène utilisé massivement et sans vrai contrôle pour stériliser les biberons et les dispositifs médicaux…

 La liste n’en finit pas. Et les scandales ne font que commencer.

À chaque incendie, on se tourne en catastrophe vers les scientifiques pour savoir si oui ou non telle ou telle substance, ou tel ou tel cocktail de substances, est dangereux à un moment T de la vie. Le plus souvent, il est trop tard.

C’est si vrai qu’à la suite du Grenelle de l’Environnement, deux plans nationaux successifs Santé et Environnement (PNSE) ont mobilisé les chercheurs, généticiens ou toxicologues, pour avancer non pas des suspicions ou des hypothèses mais dire où il y avait des certitudes à intervenir dans les normes et les réglementations. 

 Récemment, c’est grâce à leurs travaux que l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail) a pu conclure à l’existence de risques sérieux s’agissant du Bisphenol A, que l’on retrouve pourtant partout dans les plastifiants comme dans les conserves.

 Mais pour savoir, il faut d’abord chercher. Ou alors se condamner aux empoisonnements divers et variés en écoutant les bons apôtres de « l’incertitude scientifique ». Elle a bon dos !

La recherche en santé environnementale : un retour sur investissement 

Myopie sanitaire, mais aussi myopie économique, comme le rappelle Bernard Jegou de l’Inserm et la pétition:

 « Chaque euro investi dans la recherche en santé environnementale est susceptible d’être remboursé plusieurs fois par une limitation des coûts de remédiation des atteintes environnementales, une meilleure préservation des écosystèmes, une diminution du fardeau de maladie dû aux facteurs environnementaux et le développement de l’innovation. »

Blouses blanches des chercheurs et techniciens du Centre national de l'Institut Pasteur, le 11 juillet 2011 (F.DURAND/SIPA)

Blouses blanches des chercheurs et techniciens du Centre national de l’Institut Pasteur, le 11 juillet 2011 (F.DURAND/SIPA)

La France et l’Europe, il faut le savoir, manquent d‘experts.

Elles manquent de biologistes, de toxicologues, d’écotoxicologues, de cliniciens, d’épidémiologistes, de spécialistes du génome, de la chimie des polluants pour faire face notamment à la création du programme européen Reach qui évalue les nouvelles molécules mises sur le marché.

Un  formidable gisement d’emplois, confie Bernard Jegou, lui-même à la tête d’une unité de recherche mondialement connue sur les causes de l’infertilité. « C’est un secteur qui pèse plusieurs milliards d’euros en promesses de créations d’entreprises. » Mais, ajoute-t-il, « le message qui vient d’être envoyé par le ministère de la Recherche aux jeunes thésards est extrêmement démobilisateur et négatif ».

Comment comprendre l’annulation sine die du programme « Contaminants et Environnements »? 

Une solution de facilité pour des technocrates du ministère qui plongent la dague dans un secteur jeune, pluridisciplinaire et donc moins compact que les disciplines plus anciennes et dont les réseaux sont plus robustes ? L’envie, moins avouable, de fragiliser une discipline qui oblige l’industrie chimique à rendre d’avantage de comptes que par le passé ? Personne ne sait. Mais tout le monde de la recherche est extrêmement inquiet de ces ablations de crédit en série très ciblées.

 Force est de constater que l’on ne sait déjà pas trop où sont passés les 120 millions d’euros promis dans le cadre du Plan Environnement Santé 2. Et que l’on observe la fermeture le 1er janvier du registre des malformations congénitales de Rhône-Alpes (REMERA) qui perd sa qualification.

 Le gouvernement actuel, qui avait pourtant lancé le Grenelle de l’Environnement, porte évidemment sa part de responsabilité. D’autant que l’on n’entend guère la voix de Nathalie Kosciusko-Morizet sur ce dossier.

 

Mais, à gauche aussi, la réaction est bien ténue, sinon existante. Comme si l’épidémie de maladies chroniques (cancers, diabètes, obésité…), qui risque – c’est l’OMS (Organisation mondiale de la santé) qui le souligne dans chacun de ses rapports annuels – de faire exploser les budgets de sécurité sociale dans les pays du nord, n’était pas une question majeure de cette élection présidentielle. 

 

À l’impuissance, nul n’est tenu. Signez vous aussi la pétition des chercheurs. Elle défend bien plus que des crédits, des postes et la survie de labos. Elle engage l’avenir de vos enfants et de vos petits-enfants. 

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