De Tchernobyl à Fukushima

L’analyse de Jean Claude Zerbib ( Global Chance) ,  mardi, 10 janvier 2012: Une phrase du rapport intérimaire sur la catastrophe de Fukushima publié, le 25 décembre 2011 souligne les graves responsabilités de l’exploitant nucléaire et de l’autorité nucléaire japonaise : « Il est inexcusable qu’un accident nucléaire n’ait pu être géré parce qu’un événement majeur tel qu’un tsunami n’a pas été anticipé»

En avril, à Tchernobyl et dans les forêts alentours, tout refleurissait.

Ce renouveau printanier, haut en couleurs, illuminait la terre, si noire mais aussi, généreuse et nourricière.

 Chacun connaissait un endroit où cueillir les meilleures baies, des fraises des bois, des champignons. Il y a aussi les nombreux petits lacs et cours d’eaux qui alimentent la rivière Pripiat, laquelle traverse la grande étendue forestière. Ce lieu, si calme et si paisible, avait pourtant été le théâtre d’une dramatique catastrophe.

 Un village juif, qui s’appelait “Tchernobyl”, situé dans un lieu calme et paisible, fut incendié et ses habitants exterminés par l’armée allemande, pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il ne s’agissait pas, hélas, d’une extermination isolée, tant en Ukraine qu’en Biélorussie, la proche voisine (une dizaine de km), où 619 villages furent incendiés et leurs populations exterminées par les troupes hitlériennes. Plus des deux tiers de ces villages furent reconstruits : 433 localités sont revenues à la vie, mais 186 villages ne furent pas reconstruits et ont définitivement disparu.

 Le 26 avril 1986, avant le lever du soleil, le feu a frappé une seconde fois le site de l’ancien village de Tchernobyl. Un feu nucléaire cette fois. Si le premier holocauste n’est connu que des historiens et des rares rescapés, le second cataclysme, par sa complexité, ses atteintes si particulières, mais aussi par les peurs et les angoisses qu’il a suscitées, a gagné, malgré lui, une triste renommée mondiale.

 Tremblement de terre et tsunami à Fukushima : les conséquences

 Le 11 mars 2011, à 14h 46, 25 ans après ce qui fut la plus grande catastrophe du nucléaire civil, qui a largement dépassé les frontières de l’Ukraine et de la Biélorussie, un nouveau cataclysme nucléaire a frappé ; le Japon, cette fois-ci. Ce n’est plus un seul réacteur qui a explosé (à Tchernobyl, c’était le numéro 4), mais trois réacteurs, à Fukushima : les n° 1, 2 et 3, tandis qu’un quatrième, le 4, dont le cœur, retiré de la cuve et placé dans la piscine de stockage, a été très endommagé [1].

 Un tremblement de terre, de magnitude 8,9 sur l’échelle de Richter, a frappé la côte nord-est de l’île d’Honshu, l’île la plus grande et la plus peuplée du Japon. C’est le tremblement de terre le plus fort enregistré par des sismographes au Japon. Il a duré deux minutes et demi.

 Le déplacement brutal du fond marin [2], à 120 kilomètres de la côte, provoque une énorme vague, qui se propage à très grande vitesse, sur un front de 500 km. Arrivée à la côte en 55 minutes, la vague atteint environ 14 mètres lorsqu’elle parvient au niveau des 4 réacteurs de la 1ère centrale de Fukushima, protégée par une digue de… 5,7 mètres.

 Si les réacteurs nucléaires se sont arrêtés automatiquement, cinq secondes après la mesure de l’onde sismique, les dégâts dus au seul tremblement de terre sont mal connus, notamment ceux relatifs aux diverses tuyauteries. La vague, en pénétrant dans les réacteurs, a détruit et noyé les équipements électriques nécessaires à leur sécurité. Le système d’alimentation électrique de toute la région est interrompu, et 11 générateurs diésels de secours (sur 12 installés en sous-sol), tout comme les pompes qui assurent le refroidissement du cœur des réacteurs, sont noyés et hors d’usage. Le 12ème diésel permettra aux réacteurs n°5 et 6, situés dans la 2ème centrale, de conserver un système de refroidissement.

 Il y avait, dans l’histoire des catastrophes, un “avant” et un “après” Tchernobyl. Aujourd’hui, un nouveau jalon s’impose avec Fukushima.

 Un scénario catastrophe

 Une situation imprévue dans tous les scénarios imaginés dans le monde entier : la perte simultanée de l’alimentation électrique et de la “source froide“ qui permettent de refroidir le combustible nucléaire. “Fukushima a montré que l’improbable est possible”, a déclaré M. Philippe Jamet, un responsable de la sûreté nucléaire en France. Un propos courageux mais aussi un aveu inquiétant.

 Le pire des scénarios catastrophe s’est développé avec la production d’hydrogène, suivie de la fusion du combustible. Cette fusion est survenue seulement 16 heures après le tsunami, comme devait l’admettre, deux mois plus tard – le 15 mai -, TEPCO, (Tokyo Electric Power Co.), l’exploitant de la centrale [3]. Le combustible en fusion [4] a perforé la cuve du réacteur n°1, de 15 à 16 cm d’épaisseur, et attaqué la dalle de béton du bâtiment réacteur, de 7,6 mètres, qui va se détruire progressivement.

 C’est le début d’un scénario de film, imaginé dans les studios d’Hollywood en 1979 : “Le Syndrome chinois”.

 Au contact de l’eau, les gaines en zirconium, portées à plus de 700 degrés Celsius, s’oxydent. En captant l’oxygène de la vapeur d’eau, le zirconium libère de l’hydrogène. A haute température, et sous un rayonnement ionisant intense s’ajoute la radiolyse de l’eau (dégagement d’hydrogène et d’oxygène).

 L’hydrogène ainsi libéré peut s’enflammer ou exploser spontanément, suivant la concentration obtenue dans l’air. Il provoque, le 12 mars à 15h 36, soit 24 heures après l’arrivée de la vague sur la centrale, feu et explosion dans le réacteur n°1 et ses voisins.

 L’écran de protection contre les rayonnements, présenté par l’eau, va diminuer progressivement. A l’extérieur des bâtiments réacteurs, l’intensité des rayonnements émis par le cœur qui a fondu, va atteindre des niveaux très élevés, qui rendent impossible toute intervention humaine.

 TEPCO décide de noyer les enceintes des réacteurs et leurs piscines avec de l’eau de mer

 Selon le rapport de TEPCO, le combustible du réacteur n°3 fusionnera à son tour au bout de 60 heures, et celui du réacteur n°2, quatre jours après le tremblement de terre. Il faudra attendre environ 10 ans avant de commencer le démantèlement des réacteurs accidentés, opération qui devrait durer 30 à 40 ans. Les coûts les plus optimistes pour cette opération s’élèvent à 15 milliards de dollars.

 La production d’hydrogène, qui a provoqué les explosions [5] le 12 mars dans le réacteur n°1 (le 15 mars pour le n°2 et le 21 mars pour le n°3), s’est prolongée par des rejets radioactifs qui ont gravement contaminé habitations, terres (20% de la production nationale de riz) et forêts, à plus de 100 kilomètres de rayon.

 En 15 heures, 51 000 personnes sont évacuées, et un total de 178 000 le seront au cours des 28 premières heures de la catastrophe. Des milliers de personnes vivent encore dans des zones à évacuer. Certaines y sont revenues après leur évacuation, des éleveurs notamment.

 La vague a pénétré par endroits jusqu’à 10 kilomètres à l’intérieur des terres. A fin mars, on avait dénombré [6] plus de 27 000 morts et disparus du fait du séisme et du tsunami associés. Cette nouvelle page de catastrophe naturelle et nucléaire, aux énormes répercussions sociales et économiques, n’est pas prête de se refermer.   

 La catastrophe était-elle imprévisible ? 

 Au cours des 513 dernières années (de 1498 à 2011) il a été recensé, au Japon et dans les iles avoisinantes, 16 tsunamis avec des hauteurs de vagues supérieures à 10 mètres. La moitié de ces évènements ont eu lieu depuis le début du 20ème siècle. Six tsunamis sur seize ont occasionné des vagues de 25 mètres ou plus, dont deux de 30 et 31,7 mètres depuis 1918. Un tsunami de même intensité que celui de 2011 s’est produit sur la côte est du Japon il y a 3000 ans.

 La survenue d’un tsunami provoquant une vague de 14 mètres n’était donc pas invraisemblable.

 En 2008 et en février 2011, TEPCO avait simulé un tsunami de plus de 15 mètres de haut atteignant la 1ère centrale de Fukushima, mais n’avait pris aucune initiative, jugeant sa probabilité quasi nulle.

 Les douze experts de la commission, créée en mai 2011 à l’initiative du 1er Ministre Naoto Kan, ont noté un point plus grave encore : « L’organisme de régulation nucléaire du gouvernement n’a pas demandé à TEPCO de prendre des mesures précises, comme, par exemple, d’effectuer des travaux supplémentaires après avoir reçu les études par simulation de TEPCO en 2008 et début 2011, concernant l’impact des tsunamis sur ses installations ».

 Partage des dégâts entre tremblement de terre et tsunami

 La question de savoir ce qui a été endommagé dès le tremblement de terre, avant l’arrivée du tsunami, n’est pas banale. Pour tirer les leçons de l’accident, il faut pouvoir reconstituer le film des évènements, la chronologie des dégâts. Est-ce que le tremblement de terre, à lui seul, a créé des dommages ayant conduit à la ruine d’un ou plusieurs réacteurs ?

 Si c’est le cas, il faudra définir les consolidations de structures et les modifications des différents appareillages ou des ancrages de tuyauteries à apporter aux réacteurs existants, afin qu’ils puissent résister à un tremblement de terre. Plus de 10 % des 442 réacteurs électronucléaires en fonction dans le monde sont construits sur des zones sismiques. Si ces modifications ne peuvent pas être réalisées, il faudra logiquement arrêter définitivement les réacteurs concernés.

 Quels sont les dégâts attribuables au seul tsunami [7] (et par extension à une inondation provoquée par une autre anomalie grave) ? On peut assurément mettre en cause le positionnement de divers appareillages importants pour la sûreté des réacteurs, comme les diésels de secours par exemple, qui furent noyés sous les masses d’eau. Les réacteurs ont tous une “source froide“, constituée par l’eau d’une rivière ou de la mer, ils sont donc tous hautement concernés par les leçons que l’on tirera de la catastrophe de Fukushima.

 La tentation sera grande, pour les exploitants nucléaires, de tout mettre sur le dos du tsunami, car les dommages provoqués par le tremblement de terre peuvent conduire à une remise en question des installations existantes plus sévères que celles du tsunami, voire à des modifications de structures coûteuses, voire impossibles. Cela ne veut pas dire non plus que seuls les tsunamis et les tremblements de terre posent problème, car, à Three Mile Island, en 1979, comme à Tchernobyl en 1986, le combustible a fondu sans l’action d’aucun de ces deux fléaux naturels.

 La Commission indépendante de dix experts, nommés le 24 mai par le Premier ministre japonais Naoto Kan [8] pour enquêter sur la catastrophe de Fukushima, a publié, le 25 décembre 2011, un rapport intérimaire. Le rapport définitif est attendu pour l’été 2012.

 Une phrase du rapport souligne les graves responsabilités de l’exploitant nucléaire et de l’autorité nucléaire japonaise : « Il est inexcusable qu’un accident nucléaire n’ait pu être géré parce qu’un événement majeur tel qu’un tsunami n’a pas été anticipé ».

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