Nucléaire : les bons comptes font les bons débats

Il y a fort à parier que sans la catastrophe de Fukushima, les grands candidats de gauche ou de droite  à l’élection présidentielle auraient une fois de plus zappé le débat sur  la stratégie énergétique française. Comme de coutume,  la classe politique aurait laissé à l’électro-technocratie le soin de mitonner les calculs, les bilans, la prospective,  les décrets, surtout les décrets,  ou les projets de loi.

Sauf  que cette fois, le traumatisme de l’opinion devant le drame nippon était trop considérable. Que les opacités notamment dénoncées par Corinne Lepage dans son  livre « La vérité sur le nucléaire » étaient trop nombreuses. Et que le nouveau président de 2012 aura  à arbitrer des choix décisifs sur la stratégie énergétique française.

Une grand partie des données de base est sur la table. Le « Ni Ni » ou le « Voyez EDF », ou encore « C’est comme ça et pas autrement », ça ne marchera plus. Le job du prochain président sera d’instaurer la démocratie énergétique et de conquérir l’acceptabilité sociale du choix retenu en affrontant un contradictoire informé. Bon courage.   

Guillaume Malaurie Le Nouvel Obs mercredi, 01 février 2012

Sarkozy a joué le jeu

Serge Orru, directeur général de l’ONG WWF, a donc été bien inspiré de suggérer au président de la République ce rapport de la Cour des comptes sur les « coûts de la filière électronucléaire » rendu public mardi matin. Et Nicolas Sarkozy, il faut aussi le reconnaître, a été assez clairvoyant pour jouer le jeu et passer outre la grosse colère des exploitants.

Laïcisation du débat sur le nucléaire

Un pas est donc franchi vers une laïcisation du débat énergétique, qui se résumait le plus souvent à une guerre de religions, de chiffres et  de convictions  entre pro et anti nucléaire.

Certes, les  magistrats de la rue Cambon , à commencer par Michèle Pappalardo, ne pouvaient se prononcer  directement sur  les coûts comparés du nucléaire et des autres énergies (gaz et énergie renouvelable) , ni sur la santé financière d’Areva et d’Edf, ni sur les coûts environnementaux « non monétisables ». En revanche,  le coup de projecteur sur l’impact financier pour la collectivité et les exploitants est puissant et détaillé. Même Greenpeace qualifie de« valeureuse«  cette « première tentative d’état des lieux global des coûts du nucléaire ».

Rien de caché mais les mesures  sont incertaines.

Premier enseignement : Edf et Areva n’ont pas, selon la Cour, cadenassé dans un placard des vices cachés ou organisé la dissimulation de lignes de dépenses majeures. « Les coûts futurs sont bien tous identifiés mais ne sont pas évalués avec le même degré de précision », estime le premier président Didier Migaud.  Un quitus sur la sincérité globale des comptes. Une réserve sur  l’appréciation exacte des coûts futurs. Bien plus qu’une clause de style : l’unité de base dans le secteur est le milliard d’euros. Des sommes  colossales à toutes les lignes.

Rattraper le ralentissement  des investissements d’EDF en 2000-2010

Le second enseignement, c’est que c’est moins sur le démantèlement  (une majoration de la facture  estimée au pire à 5% ) que sur la mise à niveau sécuritaire que devront porter les principaux efforts dans les décennies à venir.  Soit 10% d’investissements  supplémentaires pour Edf de 2011 à 2025. Un doublement de l’effort qui fait aussi comprendre qu’au début des années 2000, Edf avait mis le frein à main sur les travaux de maintenance. A tel point que les pépins  s’étaient accumulés,  que plusieurs centrales avaient dû être arrêtées  et que la production électrique d’origine nucléaire s’était même affaissée.

Il s’agit aujourd’hui, rapporte la Cour, de passer d’un rythme de 1,7 milliard d’euros par an à 3,3 milliards. Une mobilisation totale de 55 milliards d’ores et déjà intégré par Edf, et qui comptabiliserait aussi, dixit EDF,  les surcoûts récemment imposés par l’Autorité de sureté nucléaire. L’emploi du conditionnel est de rigueur et devra être examiné au cas par cas  :  les demandes de travaux de l’ASN pour le rehaussement des digues à Tricastin ou à Fessenheim, notamment, n’ont toujours pas été évaluées par EDF. Le premier rendez-vous  sur l’examen des devis est fixé en juin.

Grâce au nucléaire : 20 milliards d’euros en moins de déficit commercial ?

Ce qui fait dire non sans humour à Michèle Rivasi, porte parole d’ Eva Joly que « le nucléaire est bien la seule technologie que l’on connaisse dont le coût augmente dans le temps ». A cette boutade, répond Francis Sorin de la Société française d’énergie nucléaire (SFEN), très proche des exploitants : pour lui, la « compétitivité du nucléaire permet aux consommateurs français de payer 40% moins cher leur électricité » que leurs voisins européens. Et d’ajouter que la balance commerciale de la France s’évite  ainsi un malus de 20 milliards d’euros qu’elle devrait intégrer si elle était dépendante du  gaz.

Une bombe sous le fauteuil du prochain président de la République

Sand doute. Mais du fait des coûts d’investissements de maintenance à un niveau de plus en plus lourd (entre 500 millions et un milliard par réacteur), le président de la Cour des comptes Didier Migaud glisse une petite bombe sous le siège du futur président de la République.

« Une décision implicite a été prise qui nous engage déjà : prolonger nos 58 centrales au delà des quarante ans », note-il.

Cette analyse  suggère plusieurs commentaires :

1. )- Souveraienté énergétique contre souveraienté nationale

D’abord, la Cour fait entendre qu’une déçision rampante a été prise et mise en application et qu’elle est  désormais trés  diffcilement réversible. Une décision à trés faible contenu démocratique. Comme si la  souveraienté énergétique ne pouvait s’embarasser des considérants de la souveraienté nationale qui entérine des arbitrages industriels et techniques plutôt qu’elle ne les maîtrise.

2)   – Une hausse inéluctable du prix de l’électricité aprés les élections

Ce  renchérissement des coûts de sécurité à 50 milliards d’euros laisse entendre également , sans que la Cour ne le dise complètement, que cela entraînera de facto une hausse du prix  de l’électricité. De 33 euros le mégawatt heure à 39 ou 42 euros comme l’affirmait récemmentPhilippe de Ladoucette, président de la Commission de régulation de l’énergie (CRE),  Soit 30% de plus d’ici 2016.

3) – Le nucléaire le plus sûr au prix de … l’éolien terrestre 

Ensuite, la Cour fixe le prix du nucléaire le plus « sûr » à ce jour . C’est celui de l’EPR qui intègre les référentiels de sécurité les plus modernes. Or, son  coût de production n’est plus  à une trentaine d’euros le mégawatt heure mais est évalué « au minimum » par la Cour entre « 70 et 90 euros ». C’est à dire à parité avec le mégawat heure des éoliennes terrestres. De quoi réfléchir y compris si  une centrale nucléaire  produit en continu et une éolienne par intermittence.

– 3) Le risque du vieillissement

Par ailleurs, ce choix « implicite » sans débat public ou parlementaire  – celui d’Edf et de tous les gouvernements de gauche et de droite -,  consiste à parier sur une longévité de 40 ans , voire de 60 ans… sans pépin sérieux.  Or, le risque n’est pas infinétisémal avec un référentiel de sécurité  inférieur à celui de l’EPR. En cas de problème de structure – sur la cuve notamment-  dans  l’une des 58 centrales à eau pressurisée nécessitant un arrêt, c’est en effet tout le parc qui tomberait  en rideau, puisque la plupart des autres centrales sont conçues sur des normes identiques. L’Autorité de Sureté ne pourrait prendre le risque de les laisser en activité sans vérification.

A peu près le scénario noir  qui se déroule au Japon, note un expert : « Pour un accident sur deux ou trois centrales, c’est quarante-huit autres qui sont aujourd’hui arrêtées et pourraient ne jamais repartir… »

– 4) Des centrales très amorties 

Enfin, ce choix implicite du vieillissement des centrales laisse pendant la question du  renouvellement à court, moyen ou long terme.  Au total : 55 milliards pour 11 EPR. On comprend bien l’intérêt d’Edf de repousser toujours plus loin l’échéance (pourquoi pas 100 ans ?) puisque plus les centrales vieillissent,  plus le retour sur investissement de la construction est acquis, plus elles fonctionnent comme des machines à cash. Mais jusqu’à quand et pour quelle prise de risque ? Des centrales « amorties » financièrement, certes. Mais « amorties » aussi au sens de la sécurité optimale  qu’exige l’opinion.

5)- La France a-t-elle encore  les moyens de renouveler son parc nucléaire ?

D’autre part, la France a- t-elle les moyens de ce renouvellement ? Si l’on souhaite maintenir la filière nucléaire et si les centrales actuelles sont prolongées jusqu’à 50 ans, ce qui est optimiste, c’est dans les 20 ans qui viennent que la mobilisation financière devra être réalisée.  Verdict des magistrats financiers :  « La mise en œuvre d’un tel programme d’investissement à court terme, tranche la Cour, paraît très peu probable, voire impossible y compris pour des considérations industrielles ».

Des arrangements pas très orthodoxes : 

La stratégie de l’explicite est donc recommandée par la Cour des comptes sur les choix encore possible. Sur les mix énergétiques que nous pouvons ou non nencore  nous offrir.  Exigence d' »explicite » également sur les arrangements pas franchement orthodoxes avec la loi de 2006 concernant les fameuses provisions pour « opérations de fin de cycle ». Sur 27,8 milliards, 18, 2 étaient effectivement mis de côté dans des portefeuilles boursiers. Mais des masses financières substantielles sont imputées à l’Etat et donc pour partie  virtuelles. Soit au total 4,6 milliards d’euros. Commentaire cinglant de la Cour : « Les évolutions du dispositif ont eu lieu sans que la commission qui devait structurer la gouvernance de ce dispositif soit mis en place, ce qui est regrettable ».

Grosses incertitudes sur les déchets…

Et puis, il y a les incertitudes. Nombreuses. Notamment sur l’enfouissement des  déchets radioactifs. Edf retient le chiffre de 28,4 milliards d’euros. mais l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets) estime que l’addition atteindra le double. Et, encore, sont mis de côté le mox et l’uranium de retraitement enrichi usés, pour lesquels aucune solution n’est encore envisagée. Migaud pense tout haut : « La saturation rapide du site de Bure est une possibiblité ».

L’assureur du nucléaire, c’est vous :  

Autre rappel qui n’est pas spécifique à la France mais qui permet à l’opinion d’être mise en face des risques encourus.

Pour « peu probable qu’il soit« , un accident grave n’est pas à exclure complétement, puisqu’il s’en produit, rappelait André Lacoste, le patron de l’ASN, un  tous les 20 ans dans le monde : Three Mile Island, puis Tchernobyl, puis Fukushima.

Qui paierait les pots cassés ? Qui indemniserait ? Qui réglerait le manque à gagner d’une  grande agglomération  affectée par des fuites radioactives ? Pas les exploitants, ou si peu puisqu’aucune compagnie d’assurance n’a jamais pris  le risque  de prendre en charge  les dommages civils provoqués par un incident nucléaire. Trop démesuré.

Traduction de la Cour des Comptes : « L’Etat est l’assureur essentiel du risque nucléaire ». Ça se savait plus ou moins. C’est dit.

La solution énergétique miracle, c’est fini.

Nous avons donc appris en quelques mois beaucoup plus sur notre économie énergétique et sur le nucléaire que de 1974 à mars 2011. Entre l’audit de la Cour des comptes, l’émancipation progressive des autorités de sûreté ( ASN et IRSN), ce débat n’est plus le domaine réservé de l’électro-technocratie. Reste à savoir si les majorités politiques à venir sauront profiter de cette évolution pour prendre à partie l’opinion avec des données et des incertitudes désormais mieux cadrées.

Le job du prochain président : instaurer la démocratie énergétique.

On sait désormais qu’il n’y a pas de mix énergétique miracle. Que le nucléaire aussi est à coût croissant.  Que les choix, tous les choix, seront relativement douloureux au vu des investissements, que ce soit dans le nucléaire, les énergies renouvelables ou le gaz, sans parler de la mise en oeuvre d’un  programme robuste d’économies d’énergies et donc de réhabilitation thermique des bâtiments privés, sociaux, industriels et publics.

Une grand partie des données de base est sur la table. Le « Ni Ni » ou le « Voyez EDF », ou encore « C’est comme ça et pas autrement », ça ne marchera plus. Le job du prochain président sera d’instaurer la démocratie énergétique et de conquérir l’acceptabilité sociale du choix retenu en affrontant un contradictoire informé. Bon courage.

Guillaume Malaurie

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s