Nucléaire : la grande inconnue du démantèlement

En dépit des moyens alloués à l’étude en termes de temps et de ressources, ainsi que de la large consultation organisée, l’étape de démantèlement et les dépenses correspondantes restent toujours aussi incertaines.

Gilles Le Blanc Economiste  professeur à Mines ParisTech. Publié le 06/02/2012 sur Rue 89

Les lacunes du rapport de la Cour des Comptes sur « les coûts de la filière électronucléaire » ont été passées au peigne fin.

Dans ce rapport, les uns y verront la démonstration chiffrée de la compétitivité de l’électricité nucléaire tandis que les autres souligneront le coût astronomique du parc de centrales actuel.

Le plus intéressant tient à mon sens ailleurs : en dépit des moyens alloués à l’étude en termes de temps et de ressources, ainsi que de la large consultation organisée, l’étape de démantèlement et les dépenses correspondantes restent toujours aussi incertaines.

Le rapport insiste sur cette incertitude des charges futures, l’absence d’expériences nationales ou internationales comparable, la nécessaire précaution à la lecture des chiffrages actuels… ce qui n’empêche pas plus loin d’afficher des coûts du MWh avec une précision d’une décimale ! ! !

Néanmoins, les 30 pages (sur les 300 du rapport hors annexes) consacrées aux charges futures de démantèlement ainsi que l’annexe 18 (comparaison sur 15 pages des expériences internationales en matière de démantèlement) fournissent plusieurs éléments intéressants. Quatre sont à souligner.

1. Des estimations forcément incertaines

Les charges futures sont évaluées à 18,4 milliards d’euros au 31 décembre 2010. Cette somme représente 19% du coût de construction des centrales concernée. La Cour s’appuie sur deux méthodes utilisées par EDF :

  • la première qualifiée d’historique consiste à estimer la charge du démantèlement en appliquant un pourcentage sur une base de référence : le coût complet d’investissement des parties nucléaires des centrales REP (à eau pressurisée, technologie utilisé dans le parc actuel) de 900 MW. Ce niveau a été fixé à 15% des coûts complets en 1991. Ce montant actualise les conclusions d’une étude menée en 1979 (Commission PEON) dont la Cour des comptes soulignait déjà en 2005 qu’il « ne résultait pas lui-même d’études très approfondies ». La faiblesse de cette première méthode est qu’elle ne repose pas sur un calcul réel, ni sur une analyse précise du démantèlement d’une centrale d’EDF ;
  • EDF a alors développé en 1999 un modèle d’ingénierie du coût de démantèlement d’une centrale de quatre réacteurs REP de 900 MW, autour de l’exemple de Dampierre, jugé représentatif. Cette évaluation a été mise à jour en 2009 et constitue la méthode dite Dampierre citée dans le rapport de la Cour des comptes. Elle consiste en une identification précise et détaillée des opérations à mener, puis une évaluation des coûts de chaque opération avec des paramètres portant sur les quantités à traiter, les coûts unitaires et le temps de réalisation (soit 9 millions d’heure au total étalées sur vingt ans).

Des devis estimés, pas des coûts observésTrès conforme à une bonne logique d’ingénieurs considérant un coût comme la somme de tâches à réaliser, cette méthode souffre néanmoins de plusieurs défauts :

  • d’abord, il s’agit toujours de devis estimés, pas de coûts réellement observés d’opérations ;
  • ensuite, si le raisonnement précédent s’applique bien à la construction et l’assemblage d’un système, un chantier de démolition est une toute autre affaire. Il entraîne par nature de nombreux aléas imprévisibles et souvent spécifiques à chaque cas particulier. Dans le calcul Dampierre, un aléa uniforme de 10% est appliqué sur le coût total. Or, comme la Cour le souligne justement, les aléas dans la réalité s’appliqueront à une ou plusieurs opérations particulières et dans des proportions vraisemblablement bien supérieures à 10%. La moyenne lissée sur l’ensemble n’a donc pas grand sens ;
  • on pourrait relever aussi l’absence de certaines dépenses, dans les calculs, comme le risque lié à la dépollution des sites après le démantèlement et les éventuels coûts d’assainissement des sols associés ;
  • mais le problème de fond, commun d’ailleurs à la méthode historique, est qu’on ne dispose d »aucune données de référence issues d’un chantier terminé de démantèlement. La Cour, reprenant les arguments d’EDF et d’Areva, cite le chantier en cours de Chooz A, jugé particulièrement pertinent car il s’agit d’un réacteur à eau pressurisée de la même technologie que les 58 réacteurs en activité.

Mais la partie « nucléaire » du chantier (le circuit primaire) vient seulement de débuter, avec la dépose du premier des quatre générateurs de vapeur en février 2011. Le travail sur la cuve, sous traité à l’américain Westinghouse (qui avait fourni la licence de cette technologie à EDF dans les années 1960) ne commencera que fin 2013. En outre, si des informations utiles seront effectivement retirées de ce chantier, l’extrapolation du cas d’une centrale de 300 MW ayant fonctionné 24 ans au démantèlement de centrales de 900 à 1600MW ayant fonctionné (au moins) 40 ans devrait logiquement être mené avec prudence.

2. Les comparaisons internationales : un biais français ?

La Cour des comptes a passé en revue onze évaluations du coût de démantèlement des centrales dans des pays étrangers en extrapolant les résultats au parc de 58 réacteurs d’EDF. Les résultats sont forcément fragiles et à manier avec précaution. Néanmoins, comme le relève la Cour, toutes ces évaluations sont supérieures aux estimations actuelles d’EDF : de 1,4 à 3,4 fois en Allemagne, de 2,1 fois au Japon, de 1,5 à 1,9 fois aux US (cas intéressant car mesuré à partir des coûts de démantèlement du réacteur REP de Maine Yankee réalisé entre 1997 et 2005).

3. L’espoir d’économies d’échelle

Dans ses calculs, EDF mise l’existence d’économies d’échelle dans l’activité de démantèlement du parc, permettant de lisser les dépenses des premiers chantiers avec les suivants moins coûteux. L’argument est celui de 58 centrales utilisant la même technologie construites en une quinzaine d’année.

Le patron d’EDF affirme ainsi, dans sa réponse au rapport de la Cour (annexe du document) :

« Je rappelle enfin que les coûts de déconstruction bénéficieront du même effet de standardisation que celui que nous avons connu lors de la construction du parc : en moyenne, les centrales françaises ont coûté deux fois moins cher que les centrales américaines. »

L’argument mériterait une discussion plus précise. Si on conçoit bien que la fabrication des différents équipements d’une centrale (cuve, générateurs, tuyauterie…) sur des séries de dizaines d’exemplaires génère des économies d’échelle et que des chantiers de construction successifs peuvent gagner en efficacité avec des procédures améliorées, ces marges de manoeuvre devraient en toute logique être beaucoup plus réduites dans un chantier de démantèlement.

D’abord, parce qu’il s’agit principalement, comme dans tout chantier de ce type d’une activité de main d’œuvre, d’heures de travail nécessaires pour démonter, découper, trier, transporter les déchets (avoir traité une cuve ne fait pas en soi gagner du temps pour le démontage de la cuve suivante). Ensuite, car tout chantier pose des problèmes inattendus, spécifiques, liés à la géographie du site, son agencement, telle particularité lors de la construction, etc. qu’il faudra traiter au cas par cas.

4. Quid de la R&D, des équipements et de la formation ?

Dans ce rapport, comme dans ceux qui l’ont précédé, pas une ligne n’est consacrée aux dépenses d’investissement nécessaires pour mener efficacement le démantèlement des centrales. Tout se passe comme si on disposait déjà aujourd’hui de tout ce qu’il faut.

Or démanteler une centrale est une opération très complexe. Il s’agit en effet de gérer plusieurs contraintes antagonistes : assurer la sécurité des personnels et des habitants proche, éviter toute pollution du site ou des lieux traversés lors du transport des déchets, le tout en limitant les coûts. Une méthode artisanale appliquée à 58 réacteurs serait hors de prix. On sait déjà qu’il faut des outils très spécifiques pour découper les équipements (lance thermique, torche à plasma), des tenues de radioprotection, des sas de confinement du chantier, des systèmes de traitement de l’eau et de l’air, une logistique poussée de conditionnement des déchets…

Mais des efforts seront sûrement nécessaires pour innover et mettre au point les meilleures technologies (R&D), fabriquer des équipements dédiés comme peut-être des robots (investissement) et enfin former les personnels (plusieurs centaines voire milliers de salariés).

D’après les chiffres de la Cour, 50 milliards d’euros sur les 200 milliards du coût total du parc ont été dépensés en R&D. Sans appliquer de façon trompeuse une analogie, on mesure cependant que l’immense défi du démantèlement exigera un réel effort, forcément coûteux, pour être efficace, industrialiser le plus possible les chantiers, et éviter une dérive astronomique des coûts. Pourtant, ce point reste curieusement absent des évaluations présentées.

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