Près de Fukushima, la mairie d’un petit village sert toujours de refuge

Janick Magne, candidate Europe Ecologie – Les Verts aux législatives 2012 pour les Français d’ex-URSS, d’Asie et d’Océanie, est allée à la rencontre des réfugiés de Fukushima. Témoignage 25/02/2012  Rue 89

Katsutaka Idogawa ne décolère pas. Le maire de la petite ville de Futaba, commune de la zone interdite qui se trouve tout près de la centrale nucléaire accidentée, reçoit les visiteurs dans sa mairie provisoire : une salle au rez-de-chaussée d’un lycée désaffecté.

C’est là qu’il s’est réfugié il y a près d’un an déjà avec 1 300 de ses administrés, soit 20% des habitants de sa commune. Aujourd’hui, les deux tiers d’entre eux ont quitté le refuge, notamment ceux qui avaient des enfants. Car la vie n’est pas simple quand s’agit de partager des salles de classe à plusieurs familles pendant des mois, nuit et jour.

Ceux qui en avaient l’énergie et la possibilité ont cherché travail et logement ailleurs. Ceux qui ne s’y font pas se sont mis à boire et perdent de l’argent au « pachinko » (machines à sous) de la ville voisine. Essentiellement agriculteurs, pêcheurs, commerçants ou employés de la centrale, les habitants de la petite ville sont maintenant dispersés à travers le pays.

Mais le maire assure qu’il garde le contact avec tous les évacués, où qu’ils soient. Ceux qui étaient employés chez Tepco, l’opérateur des deux centrales de Fukushima, sont restés dans leur région d’origine, dans des refuges ou des préfabriqués d’urgence. Certains ont démissionné.

« On s’est laissé acheter » par Tepco

Monsieur le maire se souvient de l’achat de leurs terres à prix d’or. Ceux de Tepco donnaient ce qu’on voulait : « Vendez, vendez, vous n’aurez plus besoin de vos terres ! » A l’époque personne ne possédait de voiture à Futaba, la pauvreté était le lot commun.

Tepco a changé cela : en modifiant le paysage d’abord, rasant les collines pour mettre la centrale au ras de l’océan, asséchant les sources (en oubliant de mettre des drains au passage). Et en changeant les mentalités ensuite.

Ceux qui travaillaient une heure par jour à la centrale pour un salaire normal se doutaient bien qu’il y avait du danger mais préféraient ne pas savoir. Que la mairie soit bien trop belle et bien trop grande pour 7 000 habitants, c’était surprenant, mais on préférait s’en réjouir.

« On s’est laissé acheter », dit le maire. Il m’assure qu’il a toujours su le danger : ado, il avait travaillé à la centrale, il la connaissait, de même que les 1 000 employés de Tepco originaires de Futaba.

Tout le monde souffre de dépression

Quand il parle de l’accident du 12 mars, c’est douloureux à entendre :

« Les morceaux de la centrale volaient dans l’air et tombaient sur nous comme des flocons de neige. J’ai compris qu’on était finis. »

Depuis, lui et de nombreux réfugiés saignent du nez tous les jours. Son système pileux a disparu, sauf au niveau de la tête et du pubis. Mais les soins ne suivent pas : ils n’arrivent pas à se faire examiner correctement, on leur dit seulement de ne pas s’inquiéter.


Un papy de 80 près du kotatsu, dans une salle commune de Futuba, Japon (Janick Magne)

 

Au refuge, tout le monde souffre de dépression. Comment pourrait-il en être autrement ? Les compensations financières tardent à venir : ils n’ont reçu que 14 000 euros, le reste viendra on ne sait quand, mais pas assez pour recommencer une vie normale, pour recréer une exploitation agricole.

« C’est comme la guerre, vous savez. C’est une guerre. »

Tepco rechigne à reconnaître sa responsabilité et un bras de fer se joue en permanence entre l’opérateur, le gouvernement et les victimes. Déclaration la plus récente de l’opérateur : les radionucléides n’appartiennent plus à Tepco mais à ceux chez qui ils sont tombés.


Les affaires des réfugiés, dans une salle commune à Futaba, Japon (Janick Magne)

Ici, les réfugiés ont deux repas froids par jour et des boulettes de riz le matin. Dans les salles communes, que j’ai visitées, des tatamis dépareillés ont été posés sur le parquet, les maigres biens, vêtements donnés, literie à même le sol, s’entassent dans les coins. Une télévision par salle de classe, quelques tables basses, des paravents de fortune en carton brun.

Depuis peu, des bains ont été construits dans un préfabriqué dans la cour et des cabines en carton pour se changer discrètement préservent un peu d’intimité dans les salles communes.

Une dangerosité à géométrie variable

« On nous a volé notre passé, on nous a volé notre vie, nous avons vendu notre futur. »

Le maire me demande de témoigner, de porter son message : ils se sentent abandonnés, ils n’ont plus d’espoir, la centrale les a détruits. Le maire est devenu un ardent antinucléaire.

Tantôt le gouvernement prétend que certains quartiers de la ville pourraient être décontaminés, tantôt il propose d’entasser dans les villes de la zone interdite les milliers de tonnes de gravats et de sols radioactifs dont on ne sait que faire. Le maire ne croit à aucune des deux solutions : comment vivre dans une ville où seuls certains quartiers seraient accessibles ? D’ailleurs, vu les taux de contamination et la quantité de césium répandu partout, il ne peut en être question avant de longues années.

Quant à faire de sa ville un dépotoir nucléaire, il ne se fait pas à l’idée : dans la ville haute, leurs maisons sont encore debout, bien qu’inhabitables. En attendant, le gouvernement tente de disperser les gravats, le bois et les sols radioactifs chargés de césium à travers le pays soit pour les incinérer soit pour les entreposer sous des bâches lorsque le taux de radioactivité est trop important pour envisager l’incinération.

Ce qui révolte le maire : en agissant ainsi, la radioactivité et la contamination s’étendent à tout le pays. Les nouvelles lui donnent raison : certains plats traditionnels d’Okinawa, à l’autre bout du Japon, viennent d’être interdits à la vente ; l’eau utilisée dans leur composition a été filtrée avec du charbon de bois préparé à partir d’arbres de Fukushima : elle est dangereusement radioactive.

Pendant ce temps, les responsables espèrent pouvoir démanteler la centrale dans les quarante ans ; 257 tonnes de combustible dans les trois réacteurs et près de 2 000 tonnes de combustible usé dans les sept piscines de confinement doivent être arrosés sans arrêt. Les conteneurs dans lesquels on conserve l’eau fortement radioactive qui résulte de ces opérations sont pleins et doivent être déplacés mais aucune entreprise ne veut se charger de ce sale boulot.

Monsieur le maire, nous ne sommes pas au bout de nos peines….

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