JAPON. La vie volée des enfants de Fukushima

Un an après la catastrophe nucléaire, les habitants du district gardent leurs enfants à l’abri des radiations. Soit à l’écart des cours de récréation. Le Nouvel Obs 10-03-2012  par Ursula Gauthier

On ne voit plus de gosses courir dans les parcs, on n’entend plus de rires dans les cours de récréation. (AP/SIPA)

On ne voit plus de gosses courir dans les parcs, on n’entend plus de rires dans les cours de récréation. (AP/SIPA)
Régis de Lavison vit à Fukushima City. Il y a fondé et y dirige Agora, une école privée où 200 élèves, de la maternelle aux classes d’adultes, apprennent des langues étrangères. Marié à une Japonaise, père de cinq enfants dont la petite dernière née il y a tout juste trois semaines, il est très conscient du grave problème posé par la contamination radioactive. Malgré son inquiétude, Régis a décidé de rester à Fukushima. Il ne se voit pas faire comme certains expatriés qui claquent la porte en laissant des remboursements en suspens sur le prêt qui leur a permis d’acheter une maison : « J’ai emprunté pour monter cette école, j’emploie huit personnes. Je ne peux pas partir comme un voleur en disant tant pis pour la banque et pour mes employés… ».

Mais les Lavison prennent le maximum de précautions pour limiter l’impact de la radioactivité sur leurs enfants. Ils suivent l’exemple d’une amie qui vient d’avoir un bébé. Ayant fait analyser son lait, cette amie découvre avec horreur qu’il contient du cesium. Elle décide alors de proscrire totalement tout produit local de son alimentation. Deux mois après ce régime, son lait présente des taux normaux.

Les produits locaux dans les assiettes de Tokyo 

Pour Régis, la leçon est claire. « Malgré les déclarations officielles qui cherchent à calmer les craintes des gens avec des bonnes paroles, à chaque fois que des mesures sont faites, elles montrent que la production de la région est sérieusement contaminée. Du coup, nous ne consommons plus que des produits venus d’autres régions : légumes, fruits, viande, riz, produits laitiers, et même eau minérale, nous n’achetons rien de local. »

Boudée sur place, la production agricole est en fait expédiée vers d’autres régions où les habitants, se sentant moins exposés, déchiffrent moins les étiquettes… Et ces produits parfois hautement chargés se retrouvent au menu des restaurants de Tokyo, d’Osaka ou d’ailleurs… Régis en est persuadé : « Dans 30 ans, ce n’est pas forcément à Fukushima qu’on verra le plus d’incidence du cancer, car la plupart des gens ici se protègent très sérieusement ».

Des « vacances » loin des radiations

Une autre méthode de sauvegarde consiste à envoyer les enfants hors de Fukushima city aussi souvent que possible pour des périodes aussi longues possibles. L’été dernier, Régis a envoyé les siens pendant trois mois en Provence. Il va renouveler l’opération cette année. « C’est un conseil que j’ai lu sur internet, donné par des experts japonais à ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas quitter les régions à risque. Ils expliquent qu’un éloignement de quelques semaines permet à l’organisme de ‘souffler’, ce qui permet de lutter contre l’effet des particules ingérées, tout en aidant à éliminer le stress ».

Ces « vacances » loin des radiations sont un sujet de conversation fréquent sur les forums et les blogs. Une multitude d’associations dans toutes les régions japonaises proposent même aux familles de Fukushima de prendre en charge la totalité des frais de voyage et de séjour des enfants pendant les vacances scolaires. « Ils paient tout : les billets d’avion, l’hébergement, la nourriture, pour les enfants jusqu’à 15 ans, et parfois même pour les parents s’ils les accompagnent… C’est extraordinairement généreux. »

L’information, loin d’être accessible

Mais les médias grand public, journaux et télévision, font le black-out sur cette information pourtant extrêmement utile, comme d’ailleurs sur toute opinion divergente par rapport au discours lénifiant des autorités. Il faut aller sur internet pour en entendre parler. « Or, la région est pleine d’agriculteurs chez qui l’ordinateur est assez peu répandu. Du coup, je suis sûr que pas mal de familles ne sont pas même au courant de cette possibilité… Moi j’ai décidé de la diffuser au maximum : dans l’entrée de l’école, j’ai installé une vingtaine de prospectus différents sur une table bien en vue. Nous verrons bien, pendant les prochaines vacances qui auront lieu dans deux semaines, si des parents auront saisi l’occasion d’envoyer leurs enfants respirer dans un environnement plus sain ».

La préfecture de Fukushima ne se contente pas de mettre les informations utiles sous le boisseau. Elle fait aussi activement pression sur les autres préfectures pour faire cesser ces aides. Derrière un comportement à première vue incompréhensible se cache la sourde compétition entre collectivités locales pour attirer le plus de jeunes, sur fond de démographie nationale en berne. Ce qui est une chance pour les habitants des régions sinistrées est perçu par les administrations de ces mêmes régions comme une menace de dévitalisation, voire de disparition pure et simple… Alors elles essaient de retenir leurs ouailles de toutes les manières possibles.

Des dosimètres comme cadeaux

« Ils font des efforts », reconnaît Régis. Ainsi, des dosimètres ont été distribués gratuitement à chaque enfant pour être portés pendant quatre mois. Une fois par mois, les résultats enregistrés par l’appareil ont été relevés. Au bout de la période, chaque enfant a reçu un aperçu de son exposition individuelle aux irradiations. « Les miens avaient subi environ 0,2 microsieverts en moyenne, ce qui fait 1,7 millisieverts par an. Soit des résultats parmi les plus bas mesurés ici ». Des résultats qui ne satisferaient probablement pas les militants écolos, pour qui le maximum devrait être inférieur à un millisievert.

Autre « cadeau » : il y a trois jours, la municipalité a proposé aux garderies, aux maternelles et aux écoles publiques d’analyser gratuitement la radioactivité de la nourriture offerte dans les cantines. « Nous devons apporter à un labo désigné un kilo d’échantillon de tous les aliments, coupés en petits morceaux. Le résultat de l’analyse est donné dans l’heure ». A partir d’avril, chaque établissement aura droit à une analyse quotidienne.

Tepco renâcle à indemniser

C’est sans doute aussi la municipalité de Fukushima qui a dû tordre le bras de Tepco, l’opérateur de la centrale sinistrée, afin d’obtenir pour chacun de ses administrés une indemnité « de consolation ». Malgré sa légendaire pingrerie, Tepco a promis de verser fin mars environ 4.000 euros par enfant, et 700 euros par adulte. « Ce n’est pas grand chose, mais c’est mieux que rien, observe Régis. Pour ma part, avant même d’avoir touché cette somme, j’en ai déjà dépensé la moitié en billets d’avion pour partir cet été avec toute la famille ».

Les demandes d’indemnisation ont elles aussi été simplifiées. L’école de Régis a perdu la moitié de ses élèves de maternelle, et 10% des autres classes. « Ça fait beaucoup de pertes, et j’ai demandé une somme conséquente pour l’année écoulée. Mais j’imagine que Tepco ne me donnera que la moitié, dans le meilleur des cas ».

Plus de rires dans les cours de récré

A Fukushima, le sentiment dominant n’est ni la panique, ni le désespoir… Plutôt la résignation, avec une perte de confiance générale qui affecte les esprits en profondeur. La moitié des tout petits ont quitté la ville avec leurs mères. Tous ceux qui ont les moyens de loger leur famille ailleurs ont décampé. Quant aux enfants un peu plus grands restés en ville, leurs parents leur interdisent d’aller jouer en plein air où le risque d’absorber des particules est plus élevé. On ne voit plus de gosses courir dans les parcs, on n’entend plus de rires dans les cours de récréation.

Confinés dans les logements et les locaux scolaires, les petits s’étiolent. Les adultes, quant à eux, ne vont plus au restaurant (on ne sait pas d’où proviennent les ingrédients…). Les Lavison ont pratiquement cessé de prendre leurs repas ailleurs que chez eux. A Fukushima, les restaurants sont en train de périr à petit feu.

Il y a plus grave : « On voit de plus en plus de jeunes, de 20 ou 30 ans, qui n’ont qu’une idée en tête : quitter le Japon, raconte Régis. Ils sont dégoûtés de la façon dont la catastrophe a été traitée, et quand ils pensent à toutes ces villes sur le littoral côtoyant toutes ces centrales nucléaires, et à tous ces séismes et ces tsunamis auxquels on ne coupera pas, ils se disent qu’ils seront mieux ailleurs ».

 Par Ursula Gauthier Ursula Gauthier
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Une réflexion sur “JAPON. La vie volée des enfants de Fukushima

  1. C’est sûr que dans les restaus on ne peut pas vérifier d’où viennent vos produits donc ils peuvent très bien être envoyés dans tous les coins du Japon. Le seul aspect positif est peut-être la mobilisation des gens qui tentent de mesurer eux-même la radioactivité et de manifester contre le nucléaire.
    J’ai hâte d’être au Japon cet été mais je parie que, vu par un touriste, la situation semblera tout à fait normale. Je sais que mon amie de Tokyo était partie quelques jours à Osaka au moment de Fukushima mais il faut bien revenir travailler donc j’imagine bien qu’à Fukushima les gens n’ont pas le choix.

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