Michel Rocard, l’Europe et la fin de la croissance

L’ancien Premier ministre déclare la mort de l’Europe et explique, qu’en période de crise, le bonheur n’est pas dans le travailler plus. Eric Le Boucher chroniqueur économique au journal Le Monde, directeur de la rédaction d’Enjeux-Les Echos. Slate 12 mars 2012

Michel Rocard en 2009. REUTERS/Charles Platiau– Michel Rocard en 2009. REUTERS/Charles Platiau –
Michel Rocard fait partie des Français qui s’inquiètent du«malaise social» dans nos civilisations développées:«injustice criante» dans la répartition de l’argent, ennui qui découle du «sentiment d’inutilité», solitude qui est le«produit d’une société trop mobile» et disparition de l’éthique. Dans son dernier livre, Mes points sur les i, propos sur la présidentielle et la crise, le vieux militant de la deuxième gauche reprend son rêve d’une «nouvelle société» bâtie sur des valeurs de partage et d’art de vivre.Le propos serait banal sans deux convictions surprenantes et fortes qui ouvrent, chacune, un énorme débat. La première est assénée cruellement:

«Il n’y a plus d’Europe.»

La seconde fait la trame du livre: désormais la croissance sera lente. Il nous faut nous adapter, fondamentalement, à une économie de quasi-stagnation.

L’Europe, c’est fini?

L’auteur n’insiste pas sur le sujet, au contraire, il lui règle son compte brutalement en trois pages: «L’Europe est dispersée et contradictoire», dans cette crise économique et financière «il n’est pas espérable de lui voir retrouver convergence et leadership». Conclusion: elle «n’est, hélas, pas un acteur majeur pour la sortie de crise».

L’ancien Premier ministre explique que le coupable est la Grande-Bretagne, qui «se suicide». Elle choisit, «par arrogante culture patriotique», la voie «de la solitude et de l’impuissance».

Heureusement, ajoute quand même Michel Rocard, le «labeur» fait depuis six mois par les commissaires et les ministres semble dispenser la zone euro de la déconfiture des dettes souveraines. Si l’euro s’en sort et si, bien entendu, on maintient «à tout prix» la Grande-Bretagne au dehors, alors l’Europe pourrait, un jour, retrouver un rôle dans l’affrontement Occident-Asie. «On peut rester optimiste», se convainc Rocard. Mais, pour l’heure, l’Europe ne compte plus.

Cette conviction ne va pas faire plaisir à ses camarades socialistes. Pour eux, l’Europe est encore le recours. La France seule ne peut plus rien, mais l’Europe peut.

Il suffit de «réorienter la construction européenne», comme on lit dans le programme du candidat Hollande. Il suffit de changer le rôle de la Banque centrale européenne, il suffit d’introduire des barrières douanières «climatiques», il suffit de lancer des eurobonds.

Michel Rocard détruit cet espoir. Lui, militant européen de la première heure, ne croit plus que quoi que ce soit d’important puisse venir de Bruxelles, et sûrement pas des projets de croissance. Bref, le salut viendra uniquement des réformes en France.

Constat discutable mais constat salutaire: le PS est renvoyé au peu de réalisme de son projet européen et à l’incontournable besoin de réformes structurelles en France.

Deuxième conviction: la croissance sera désormais lente

«La droite fait croire à une sortie de crise par un sentier de croissance dynamique. C’est irréaliste», écrit Michel Rocard. Les socialistes doivent«faire en sorte qu’il y ait toujours de la croissance, sans laquelle il faut renoncer à réduire les inégalités, la précarité et le chômage», mais celle-ci sera faible. Ce constat-là ne fera pas plaisir non plus aux camarades, qui comptent encore sur une hausse du PIB de 2% à 2,5% l’an dès 2015.

L’auteur en tire au passage une conviction pronucléaire et il adresse un«appel à [ses] amis écologistes» qu’il veut persuader de ne pas abandonner les centrales atomiques. Dans la crise, elles restent«irremplaçables», les énergies renouvelables ne sont pas prêtes, la France n’a pas les moyens d’une «dépression énergétique». Sinon, ce sera carrément la décroissance.

Renonçons au travailler plus

L’ancien Premier ministre en tire une autre conclusion surprise: il faut relancer le débat sur la durée du travail. La crise vient, explique-t-il, des excès du vouloir «gagner plus», de la compétition, de l’accumulation vaine de biens matériels. Les vraies joies ne sont pas d’argent. Sortir de la crise passe par la construction d’une société qui gratifie «les valeurs authentiques» et donc renonce au travailler plus. On voit la logique: dans une société à croissance lente, il faut chercher le bonheur ailleurs qu’au travail.

Michel Rocard rejoint ses bases d’origine pour souhaiter «une autre société, moins marchande, tournée vers le temps libre». On ne peut s’empêcher de penser qu’il n’a pas tort de dire que l’opinion publique, une partie en tout cas, le désire.

Le démentir passe par une relance réfléchie, considérable, partagée, de l’Europe et de la croissance. Si l’on ne se résigne pas à une France phare de la civilisation des loisirs, le coup de rein est d’une ampleur considérable.

Eric Le Boucher

Chronique également publiée dans Les Echos

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