Fukushima et les doutes du nucléaire français

Un an après la catastrophe de Fukushima, les Français ont mis de côté leurs émotions et semblent prêts à renouer avec l’atome. C’est en tout cas ce qui ressort du sondage Ifop qui vient d’être réalisé pour le site d’information Atlantico.fr. Selon ce dernier, seuls 13 % des Français se disent « opposés » au recours à l’énergie nucléaire, alors qu’ils étaient 20 % en juillet dernier, quatre mois après l’accident japonais. DE THIBAUT MADELIN Les Echos 15 mars 2012

boll pour « les échos »

Du pain béni pour la filière nucléaire, qui veut voir dans cette enquête d’opinion le signe que l’effet Fukushima est dissipé. Un peu comme au Royaume-Uni, où la part des opposants est redescendue de 24 % à 19 % entre juin et décembre 2011, selon Ipsos Mori. Et à l’inverse du Japon, où 82 % des habitants sont désormais opposés à cette énergie. En 2005, ils étaient autant à soutenir le maintien ou la construction de nouvelles centrales…

Mais ces chiffres sont trompeurs. En réalité, Fukushima a bel et bien changé notre regard sur l’atome. Toujours selon Ifop, si 37 % des Français sont favorables au nucléaire, 36 % se déclarent hésitants. Et dans une enquête BVA réalisée à l’automne pour l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, les risques nucléaires sont classés à la 4 e place – derrière le chômage, la crise financière et l’exclusion -alors qu’ils étaient en 10 e position en moyenne de 1998 à 2010.

Plus parlant encore, selon la même enquête, 84 % des Français se refusent à vivre près d’une centrale nucléaire, un des plus mauvais scores enregistrés depuis 1990. En matière d’adhésion, on a vu mieux, même si ce rejet participe du mouvement général Nimby (« not in my back yard »), que l’on observe également pour les lignes électriques à haute tension, les centrales à gaz, les éoliennes ou encore les antennes de réseau pour téléphones portables.

Et si le pays qui a fait de l’atome le pilier de sa politique énergétique – avec un record mondial de 75 % de sa production électrique à base de nucléaire -était en train de rejoindre la norme ? Celle des pays qui recourent à l’atome, mais dans des proportions plus modérées. Derrière leur apparente certitude sur le modèle français, même les partisans de la filière nucléaire montrent des signes de doute.

C’est le cas de Christian Bataille. Lors de son déplacement au Japon en octobre dans le cadre d’un rapport pour l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst), le député PS a été marqué par la vitesse à laquelle la population s’est coalisée contre le redémarrage de tout réacteur nucléaire arrêté depuis Fukushima. Si la même réaction collective se produisait en France, le pays serait confronté à un « choc économique », selon le rapport. Conclusion : « L’exemple japonais invite à ne pas mettre tous les oeufs dans le même panier. »

Les mauvaises langues diront que Christian Bataille n’a d’autre choix que d’aller dans le sens de son candidat à la présidentielle, François Hollande, qui propose de fermer la centrale de Fessenheim et de réduire à 50 % la part du nucléaire dans la production électrique en France. Mais le rapport est également signé de Claude Birraux et Bruno Sido, deux parlementaires UMP, dont le candidat, Nicolas Sarkozy, estime que le nucléaire est « l’intérêt supérieur de la France ».

Pour sa part, l’industrie prend les devants, en l’assumant plus ou moins. Au-delà du discours offensif de son patron, Henri Proglio, en faveur de l’atome, EDF se renforce dans les énergies renouvelables, via sa prise de contrôle d’EDF Energies Nouvelles, et dans le gaz, à travers celle de l’italien Edison. De son côté, Areva se veut en première ligne sur l’appel d’offres éolien offshore. Enfin, le Commissariat à l’énergie atomique multiplie les initiatives dans la recherche sur le solaire ou le stockage d’électricité…

Autre signal qui souligne le changement profond des mentalités : la naissance d’un vrai débat sur le nucléaire et la diversité des positions. « Depuis Fukushima, nous sommes beaucoup plus sollicités par les médias », souligne Yves Marignac, du cabinet antinucléaire Wise Paris. Idem pour Marc Jedliczka, coauteur du « Manifeste négawatt », qui prône la sobriété énergétique. « Avant, quand nous organisions des conférences, on était parfois 10 dans la salle. Aujourd’hui, les salles sont pleines ! » Surtout, les participants prennent au sérieux un modèle qu’ils considéraient utopique avant 2011…

Au fond, le vrai changement se trouve dans la naissance de ce débat. Dans un pays qui a vécu la catastrophe de Tchernobyl comme un événement essentiellement étranger, celle de Fukushima, intervenue dans la troisième économie mondiale, a ébranlé les certitudes. Il est guère étonnant que l’Allemagne, qui a été bouleversée par la catastrophe ukrainienne en 1986, réagisse avec une intensité plus forte que la France vingt-cinq ans plus tard en fermant immédiatement sept réacteurs et en accélérant sa sortie de l’atome.

Reste à savoir si le débat présidentiel conduira à une politique énergétique alternative en France. Il est trop tôt pour le dire. Ne serait-ce que parce que, au-delà du symbole de Fessenheim, les positions ne sont pas si tranchées entre un Parti socialiste qui se contente de donner une « trajectoire » de réduction du nucléaire et un président sortant dont la politique a aussi conduit au développement des énergies renouvelables.

Une chose est sûre, si Nicolas Sarkozy et François Hollande devaient se retrouver au second tour de l’élection présidentielle, on peut parier qu’ils ne se tromperaient pas sur la part du nucléaire dans la consommation d’électricité. En mai 2007, lors du débat télévisé entre les deux tours, Nicolas Sarkozy l’avait estimé à 50 % et Ségolène Royal, à 17 % – au lieu de 75 %. A l’époque, leur erreur avait fait sourire. Le sujet n’était pas perçu comme un enjeu majeur de la campagne. Cinq ans plus tard, elle serait impardonnable.

Thibaut Madelin est journaliste en charge de l’énergie aux « Echos ».

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