«La Terre outragée», un film sur «l’abandon et l’exil»

La vie, avant et après, dans la «zone»… «La Terre outragée» est le premier film de fiction sur Tchernobyl de la réalisatrice Michale Boganim.  Next Libération 3 04 2012. Sur les écrans depuis le 28 mars.

Inès. Comment avez-vous rencontré l’actrice Olga Kurylenko qui incarne Anya ? Qu’est-ce qui l’a séduit dans votre projet de film ?
Michale Boganim. Elle habite en partie à Paris, et ma productrice qui la connaît m’a mise en contact avec elle… Elle a lu le scénario et voulait absolument faire le film. C’est moi qui avait des réticences au départ, car elle n’avait pas joué dans ce type de film… Mais je l’ai trouvé remarquable dès les premiers essais et mes craintes se sont vite effacées…

Valentin. Quel a été le point de départ de La terre outragée ? Y songiez-vous déjà quand vous réalisiezOdessa… Odessa ?
M. B. Je n’y songeais pas quand j’ai écrit Odessa… Odessa, mais c’est en montrant ce film à Kiev que j’ai effectué une visite guidée dans la zone interdite, et le lieu est tellement incroyable que j’ai eu envie de faire un film de fiction.

PfromCorsica. Pourquoi avez-vous choisi de traiter le «10 ans après» et pas uniquement ce qui s’est passé au moment des faits, première partie que je trouve d’une force exceptionnelle ?
M. B. Pour moi, il était essentiel de traiter de l’après Tchernobyl, car Tchernobyl n’est pas un événement circoncis dans le temps de 1986 ou celui de la catastrophe. Le film dans cette première partie est tendu par cet événement. L’après Tchernobyl représente la réelle catastrophe, celle qui dure dans le temps et qui affecte les gens psychologiquement… La radioactivité étant éternelle, il n’aurait pas été juste de s’arrêter à 86.

Léa. Vos personnages semblent nostalgiques de leur vie d’avant, sous l’ère communiste, est-ce que c’est ce que vous avez ressenti au cours de vos tournages en Ukraine ?
M. B. Oui tout a fait, cela vous semble étrange, mais dans la Russie profonde et en Ukraine (dans les petites villes), les gens sont nostalgiques de cette période. Il y avait une croyance en des règles et un système qui s’est ensuite effondré. Les gens n’ont plus de repères aujourd’hui, un peu comme le personnage de l’ingénieur qui erre de train en train à la recherche de sa maison.

Gilles. Vous êtes-vous inspirée d’histoires réelles, de témoignages pour l’écriture de votre scénario ?
M. B. Oui, le scénario est inspiré d’histoires réelles, et de témoignages, j’ai mis 5 ans pour écrire le scénario, à partir de recherches très méticuleuses, je me suis inspirée d’un bon nombre de livres allant de La route de Cormac McCarthy, et La supplication de Svetlana Alexievitch, mais j’ai écrit un scénario original avec trois histoires qui s’entremêlent dans l’avant et l’après catastrophe… et Anya est un peu double…

Véro. Dans votre film, Anya est guide touristique à Pripiat, rassurez-moi, il n’y a pas de guide touristique dans la zone de Tchernobyl ?

M. B. Il y a des visites guidées dans la zone quotidiennement, c’est la réalité. Vous pouvez en faire si ça vous dit.

Corentin. Vous êtes-vous posé la question de savoir comment représenter les traces contemporaines d’un tel évènement, lors de l’écriture du scénario, par exemple ?
M. B. Bien sûr, je voulais écrire une fiction sur le sujet et aussi une histoire d’amour qui se passe pendant la catastrophe, un peu comme dans Hiroshima mon amour, où on mêle l’intime et la grande histoire. Je voulais aussi parler de l’invisibilité de cet événement, la catastrophe est hors champ dans le film, on sent monter la tension, mais on ne voit jamais rien, j’ai cherché à éviter toute image spectaculaire.

Fab. Avez-vous filmé certaines scènes du film au plus près de la zone contaminée ?

Tania. Vous avez tourné dans des zones contaminées, n’avez-vous pas pris des risques inconsidérés pour vos acteurs, vos techniciens, et pour vous-même ?

Louis. Votre présence sur la zone était-elle contrôlée ? De combien de temps disposiez-vous chaque jour ?
M. B. Nous avons tourné dans la zone interdite, c’était le principe du film… Nous avons tourné près de la centrale, et dans des zones contaminées, mais nous n’avons pas pris de risque inconsidéré, et il y avait toujours quelqu’un pour surveiller que nous ne prenions pas de risques… en fait, nous avions le droit de tourner 8 heures par jour pas plus et pendant 5 jours… Après nous sommes retournés encore deux fois 5 jours. Tout le monde va bien ! Nous avons tous fait des tests en rentrant et il n’y a pas de danger.

LeMiasme. Pripiat et Tchernobyl nourrissent de nombreux fantasmes pour les Européens. Vouliez-vous pointer du doigt – avec la profession d’Anya après la catastrophe – le voyeurisme dont cette ville est l’objet ?
M. B. Oui, bien sûr ! il y a quelque chose de malsain dans ces tour-operators et de pervers, surtout que la plupart du temps ce sont des anciens habitants de Pripiat qui font le tour, et bien sûr, ils sont comme prisonniers de leur propre tragédie…

LeMiasme. Comment avez-vous recréé l’Ukraine d’Union soviétique pour la première partie du film (décors, costumes, ambiance générale) ?
M. B. J’ai pris un chef déco ukrainien, qui m’a beaucoup aidé, nous avons regardé beaucoup de films de cette période qui nous ont inspiré, et puis les lieux n’ont pas réellement changé, c’est l’avantage de tourner dans ces villes.

Charly. Les Ukrainiens auront-ils la chance de voir votre film ? Et les Russes ?
M. B. Le film sera distribué en Ukraine, mais il a été pour l’instant censuré en Russie, aucun festival ne l’a invité, même si Olga Kurylenko est une star en Russie.

Jeanne. Les autorités russes et ukrainiennes contrôlaient-elles vos rushes ?
M. B. Non, mais elles contrôlaient le tournage.

Philippe. Comment avez-vous réussi à avoir les autorisations des autorités de tourner dans la région de Tchernobyl ? Quel projet leur avez-vous «vendu» ?
M. B. Un faux scénario, car les autorités ne partagent pas ma vision de Tchernobyl, je reste sur l’intime et accuse quand même d’un mensonge d’Etat, il n’y a pas de glorification du sauvetage, au contraire, mes protagonistes sont des anti-héros.

Prune. Ce que vivent les habitants de la «zone» de Fukushima ressemble-t-il à ce qu’on vécu les habitants de la «zone» de Tchernobyl ? Qu’en pensez-vous ?
M. B. Oui, ils ont vécu dans le non-dit, et c’est ce dont mon film parle aussi… Au-delà de la catastrophe, c’est un film sur l’arrachement à la terre et l’exil et les habitants de Fukushima ont vécu la même chose.

Mathias. Seriez-vous, tout comme vos personnages, attachée à votre terre natale, au point de ne pas vouloir la quitter, même si elle était empoisonnée comme à Tchernobyl et maintenant à Fukushima ?
M. B. Oui, tout à fait, le film parle de l’abandon, l’abandon d’une terre, d’un homme, d’un animal, d’une maison, d’un objet et c’est aussi cela le grand traumatisme de Tchernobyl, l’évacuation brutale…C’est peut-être parce qu’elle est empoisonnée que les habitants de Pripiat sont si attachés à leur terre, justement le lien est plus fort. c’est aussi un film sur l’exil.

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