La Hague en sursis

Au cœur de la polémique entre le Parti socialiste et les Verts, l’usine de La Hague retraite les combustibles usés des centrales d’EDF. Mais pour combien de temps encore ? Libération 21 déc 2011 Par SYLVESTRE HUET Envoyé spécial à La Hague

Tenez-vous à la rampe.» Ce conseil émis sur un mode très directif est répété à chaque passage d’escalier par Lionel Gaiffe, l’énergique directeur technique de l’usine de La Hague (Manche) aux visiteurs qu’il cornaque ce jour-là. Voudrait-il faire oublier que son établissement, qui appartient à Areva, concentre l’essentiel de la radioactivité générée par les centrales nucléaires françaises ? Qu’on s’y livre à une chimie de haut vol afin d’y séparer matières nucléaires (uranium et plutonium) des déchets radioactifs ? Voir dans le conseil du directeur une manœuvre de diversion serait une erreur. Tout juste un de ces multiples paradoxes que porte l’usine de La Hague. Il y en a quatre autres à percer pour saisir les dessous du pataquès survenu le mois dernier entre le Parti socialiste et Europe Ecologie-les Verts dans l’ultime épisode de leurs négociations d’un accord électoral.

Le paradoxe de la pénurie

A l’origine, l’usine de La Hague devait «traiter» les déchets ultimes des centrales et surtout anticiper une pénurie d’uranium que l’on imaginait alors se profiler, doublée d’un inévitable renchérissement de cette matière première. En effet, les réacteurs actuels – dits «à neutrons lents» – n’utilisent dans leur fonctionnement que 0,7% de l’uranium naturel (l’uranium 235). Pour utiliser les 99,3% d’uranium restants, on espère donc mettre au point des «réacteurs à neutrons rapides», capables d’utiliser tout l’uranium naturel.Il y a quarante ans, des ingénieurs – en France, aux Etats-Unis, en Russie et au Japon – voient donc l’avenir du nucléaire avec des milliers de réacteurs «rapides». Encore fallait-il trouver le plutonium dont ils ont besoin pour démarrer, même s’ils peuvent ensuite en fabriquer plus qu’ils en consomment. D’où le tirer ? Des combustibles usés issus du fonctionnement des réacteurs «lents», proposent alors les ingénieurs.

Cette stratégie à long terme devait garantir à la France, pour des siècles, son indépendance en matières nucléaires grâce aux stocks de plusieurs centaines de milliers de tonnes d’uranium appauvri. Mais elle s’est écroulée: le nombre de réacteurs nucléaires dans le monde plafonne à 430. Et le prix de l’uranium s’est effondré au rythme d’une offre satisfaisant largement les besoins et du démantèlement des armes nucléaires américaines et russes – soit l’équivalent de 150 000 tonnes d’uranium naturel. Près de cinq ans de production…

Comment rebondir après cet échec stratégique et industriel ? En fabriquant du Mox, un combustible mixte où 8,5% de plutonium se combine à de l’uranium appauvri issu des opérations d’enrichissement. Lequel Mox alimentera les réacteurs d’EDF. Ce qui reste de l’uranium est «réutilisé, après une nouvelle phase d’enrichissement, pour un tiers en combustibles neuf, le reste est stocké à Pierrelatte», précise Dominique Mockly, directeur chez Areva. Voilà donc les ingénieurs du nucléaire posant aux «écolos» puisqu’ils «recyclent» leurs déchets, comme le compost du jardin.

Le paradoxe de l’enfer

Mais ce discours, en réalité, n’engage à rien car le devenir du plutonium repose sur celui des réacteurs rapides, dont personne ne sait aujourd’hui s’ils seront mis en œuvre et quand… Ces derniers sont l’objet d’un programme de recherche international – baptisé «Génération-IV». Et si recycler le Mox dans des réacteurs lents n’est pas impossible, sa teneur accrue en plutonium-242 «dégrade» sa capacité à fissionner. Cette solution ne peut donc être que transitoire, en attendant ces hypothétiques réacteurs rapides.

Néanmoins, la récupération du plutonium destiné à fabriquer du Mox (à Marcoule, dans le Gard) est devenue la raison d’être de La Hague, avec plus de 26 000 tonnes de combustibles retraités. Les clients ? L’Allemagne en bonne part, avec 5 483 tonnes, et «qui en recevra jusqu’en 2018», précise Mockly. Environ 700 tonnes pour les Belges et les Suisses, mais les contrats n’ont pas été renouvelés. Quelques centaines pour les Pays-Bas et l’Italie. Les Japonais pour un peu moins de 3 000 tonnes, mais personne ne sait ce qu’ils vont décider après la catastrophe de Fukushima. Tout le reste est pour EDF qui a signé «un contrat allant jusqu’à 2040, mais les tonnages sont décidés tous les cinq ans», précise Mockly. Or, 2040, c’est la date probable de«l’obsolescence des équipements actuels», indique Lionel Gaiffe.

Aujourd’hui, environ 1 100 tonnes par an sont retraitées, alors qu’EDF décharge en moyenne 1 200 tonnes de combustibles usés par an. Logique, car pour éviter de se retrouver avec du plutonium «sur étagère» ne sont retraitées que les quantités correspondant aux Mox commandés par EDF. «Dans un de ces puits, nous glissons neuf conteneurs de déchets vitrifiés, soit six mois de fonctionnement d’un réacteur de 900 MW d’EDF.» Lionel Gaiffe se trouve dans une des salles où sont entreposés les «déchets ultimes». Fondus dans des matrices de verres, ces déchets (1) constituent l’enfer nucléaire forgé par les réacteurs : seulement 4% du combustible usé, mais la radioactivité de ces cylindres de verres d’1,30 m sur 40 cm de diamètre se compte en million de milliards de becquerels. Pourtant, on se déplace sans protection radiologique sur un plancher de béton de deux mètres d’épaisseur, seule protection contre cette radioactivité. Ces déchets porteurs de tous les discours apocalyptiques – ils vont«empoisonner la Terre pour des millions d’années», s’alarment les opposants – n’exigent pour leur refroidissement (500°C au cœur, 300°C en surface) qu’une circulation d’air, forcée ou générée par les écarts thermiques entre haut et bas du bâtiment.

Si ces déchets vitrifiés sont terriblement irradiants, ils sont inertes,«sans contamination, et seraient capables de durer des centaines de milliers d’années, comme leurs analogues naturels [des obsidiennes], enfouis à -500 mètres dans la couche d’argile de Bure si le Parlement le décide». Lionel Gaiffe se plaît ainsi à opposer la «solution de La Hague» à la situation américaine. «Ils ont dépensé autant voire plus d’argent que nous, et se retrouvent avec leurs combustibles usés et aucune solution de gestion des déchets.»

La «solution» française suppose toutefois la manutention des déchets vitrifiés. Elle n’est pas sans défaut, puisqu’un conteneur a déjà échappé à la pince du robot qui les dépose au fond des trous. Une autre fois, c’est le «bouchon» du trou qui a été oublié. Dans le futur stockage géologique, il faudra s’assurer contre de tels défauts, construire une «chaîne» garantissant que l’irradiation sera toujours sous cloche, jusqu’au dépôt dans une alvéole creusée dans la roche.

Le paradoxe chinois

Avant la catastrophe de Fukushima, le discours était à la renaissance du nucléaire. Boosté par l’appétit féroce de la Chine, où se construisent 27 des 64 réacteurs nucléaires actuellement en chantier dans le monde, le secteur se voyait «roi du pétrole» de ce siècle. Huit mois après Fukushima, Areva se fait sermonner par le gouvernement pour une menace de suppression d’emplois. L’industrie nucléaire doit-elle se préparer à un nouvel «hiver», comme pour les vingt ans post-Tchernobyl ? Pas certain. Certes, l’Allemagne et plusieurs petits pays européens ont annoncé leur «sortie du nucléaire». Mais le gouvernement britannique n’a pas renoncé à ses projets.

Les Etats-Unis, eux, hésitent. Ils ont gagné quelques années avant de décider ou non de renouveler leurs centrales nucléaires en raison de leurs ressources en gaz non conventionnel. En août, la Tennessee Valley Authority engageait 5 milliards de dollars (3,8 milliards d’euros) pour finir la construction de la centrale nucléaire de Bellafonte. L’interdiction du retraitement, posée par la «doctrine Carter» (à l’époque président des Etats-Unis), a sauté avec la construction d’une usine de fabrication de Mox, utilisant le plutonium militaire issu du démantèlement des armes. En Russie, en Chine, aucun signal de renoncement aux ambitieux plans pour l’énergie nucléaire. Même climat en Inde. Surtout, Areva négocie avec Pékin – en position favorable grâce à son monopole technologique – un contrat de «plusieurs milliards d’euros», glisse Mockly, pour la construction d’une usine de retraitement et d’une autre pour le Mox. Le principe en serait acté, y compris le non-transfert de technologie sur certaines «boîtes noires» du procédé.

Le paradoxe de la sécurité

Si le potentiel de radioactivité de l’usine est énorme, les mesures de radioprotection sont sévères. Les accidents du travail les plus fréquents sont «les chutes», assure Gaiffe. Le visiteur ne risque pas d’oublier qu’il côtoie le risque nucléaire. L’accès aux zones contrôlées se fait après passage au vestiaire où l’on ne conserve que son caleçon. Chaque entrée s’effectue par un sas. Chaque sortie exige un contrôle de radioactivité sur les mains, les pieds ou le corps. Cet arsenal est efficace, assure l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire. En 2010, pour les 3 163 travailleurs du retraitement des combustibles, la dose moyenne se limitait à 0,04 millisievert – la plus faible de toutes les activités nucléaires (fabrication du combustible, réacteurs d’EDF, enrichissement de l’uranium, etc.). La raison ? Procédés et manutentions se déroulent en milieux confinés par des systèmes automatisés pilotés depuis des salles de commandes éloignées de la radioactivité.

Les contre-exemples n’affaiblissent pas le paradoxe. Les salariés des entreprises prestataires reçoivent des doses cinq fois plus élevées selon un rapport de 2008 (0,24 millisievert par an) ? Certes, mais ce n’est que 10% de la radioactivité naturelle. Les accidents de radioprotection ? Survenus en 2002, en 2006, en 2008 et en 2009, ils sont rares et de faible intensité radiologique. Le plus controversé ? En 2006, lorsque deux techniciens nettoient une cuve à l’arrêt depuis 1998 et respirent un peu de plutonium. Mauvaise préparation ou non-port de masque ? Une instruction judiciaire est en cours.

La nuit tombe sur l’usine de La Hague, on aperçoit un halo lumineux au sud. C’est le chantier de l’EPR de Flamanville. «L’EPR peut fonctionner sans Mox, mais si on le charge à 100% de Mox, c’est l’équivalent de ce que l’on met dans 5 des 20 réacteurs 900 MW actuellement utilisés pour ce combustible», précise Mockly. On comprend l’acharnement d’Areva à le défendre : si des EPR remplacent, à raison d’un pour trois, les réacteurs qui seront arrêtés d’ici à 2025 selon la proposition de François Hollande, c’est l’assurance-vie de son usine normande pour les décennies à venir.

(1) Produits de fission (césium, strontium…) et les actinides mineurs (neptunium, américium, curium).

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Une réflexion sur “La Hague en sursis

  1. L’Italie ne risque pas de consommer du MOX puisque ce pays ne dispose d’aucun réacteur en service depuis 22 ans (1990). Les italiens ont refusé le nucléaire pour la seconde fois, à 94 %, lors du référendum de juin 2011.

    Par ailleurs, et cela est bon à savoir, à partir de 2015-2016 selon la taille des installations, l’électricité solaire photovoltaïque sera moins chère en Italie que l’électricité nucléaire de l’EPR en France. Elle sera de même moins chère que celle du « vieux nucléaire » français dès 2016 pour les grandes installations photovoltaïques.

    Lire ici : http://energeia.voila.net/solaire/baisse_prix.htm
    (baisse des prix de l’électricité photovoltaïque dans plusieurs pays).

    D’autre part, il est intéressant de comparer la production d’électricité obtenue par les nouvelles réalisations mises en oeuvre au cours des prochaines années en nucléaire, éolien et solaire :

    http://energeia.voila.net/electri/electri_compar_2015.htm

    Malgré tous les discours à son sujet, le nucléaire ne fait pas le poids face aux énergies renouvelables.

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