Une vie volée : une femme de Fukushima témoigne au sujet de la vie paisible qu’elle a perdue à cause de la crise nucléaire

 Tamura, Fukushima. 16 ans durant, avant le déclenchement de la crise nucléaire à la Centrale N°1 de Fukushima, Ruiko Muto, 58 ans, a mené une vie simple, paisible, au sein de la belle et riche nature de sa ville rurale. Aujourd’hui, 15 mois après le désastre, elle a tout perdu de ce qui comblait sa vie, nourrissant un sentiment grandissant de ressentiment et de désespoir.  mainichi.jp – June 23, 7:07 AM

 

Une vie volée :   une femme de Fukushima témoigne   au sujet de la vie paisible   qu’elle a perdue   à cause de la crise nucléaire | FUKUSHIMA INFORMATIONS | Scoop.it

Rappel de la source http://mainichi.jp/english/english/features/news/20120618p2a00m0na019000c.html post Rosalinda Peraldo Dan le21/06/2012 ( traducion Javale Gola )

Ce sont les murmures de la nature qui rappelaient à Muto le déroulement des saisons. Les étés s’annonçaient par les cris des oiseaux et la réapparition des paradisiaques gobe-mouches migrateurs. Les jeunes feuilles vertes poussaient, vigoureuses, et cessaient de grandir subitement, juste avant que ne s’installe l’automne. En hiver, la séniore se détendait dans sa maison chauffée par un poêle à bois. Au printemps, elle adorait humer le parfum des violettes, des Véroniques hivernales, des plantains de lis, et de bien d’autres fleurs ou plantes.

C’est au cœur d’une nature aussi luxuriante qu’était niché « Kirara », le coffee shop de Muto, entre montagne et forêt.

Kirara, qui signifie « brillance », fut bâti en 2003 quand Muto prit sa retraite d’une école préfectorale pour enfants handicapés, peu avant sa cinquantième année. Ce nom symbolisait son vœu de consacrer le reste de sa vie à « rayonner ».

A Kirara, où accouraient beaucoup de gens séduits par son mode de vie, Muto leur servait des spécialités variées concoctées avec des plantes locales et des surprises forestières, et notamment sa fameuse assiette de glands au curry. La cuisine de Muto était fameuse aussi pour sa soupe « miso » à base de plantes locales telle l’ashitaba.

« Chacune des saisons avait sa beauté propre comme s’il s’était agi de tableaux.

De vivre dans ma ville environnée d’un paysage naturel aussi splendide, suffisait chaque jour à me rendre heureuse », confie Muto.

Cependant, en mars 2011 la vie de Muto a basculé.

FUK N°1 n’est qu’à 45 km de son coffee shop. L’explosion d’hydrogène à la centrale a projeté des substances radioactives jusqu’aux montagnes tout près de son café. Du jour au lendemain, elle n’a plus pu manger les noix, les baies, les fruits ou encore les plantes sauvages des forêts alentour, ni n’a pu utiliser le bois pour se chauffer ni pour cuisiner. Cette situation critique l’a contrainte à fermer son coffee shop.

« Toutes les choses vivantes dans les forêts furent aspergées de substances radioactives. Ma vie dans les montagnes s’est éteinte à jamais » dit Muto d’un air apaisé, toutefois ses yeux jettent des étincelles de colère…

L’ une des conséquences du désastre nucléaire est la suivante : un nombre incalculable de résidents de Fukushima furent contraints de mener une vie caractérisée par l’insécurité, des restrictions variées et une anxiété constante au sujet des radiations. La Préfecture, qu’on appelait habituellement « l’île de beauté », avait été démesurément polluée. A tel point qu’à la date du 10 mai de cette année, quelque 62038 résidents avaient évacué dans d’autres préfectures. On a interdit la culture du riz sur une surface totale d’environ 7300 hectares de rizières.

« Cela me met mal à l’aise » profère Muto, en soupirant à la pensée de la route incertaine qui s’ouvre devant ses pas.

Muto avait choisi cette vie de retraite dans les montagnes et les forêts pour opposer une résistance à la présence des centrales nucléaires. Quand a commencé en 1967 la construction de la centrale de Fukushima, Muto se remémore qu’elle éprouvait de « l’indifférence » pour le nucléaire. Néanmoins par une curieuse coïncidence, l’année même où le désastre de Tchernobyl frappa l’Ukraine en 1986, la sœur aînée de Muto, qui souffrait d’une insuffisance de la glande thyroïdienne depuis son entrée à l’Université de Fukushima, fut atteinte d’une leucémie à l’âge de 36 ans.

« Quand nous étions petites, on faisait des expérimentations nucléaires dans les U.S., en Union soviétique et en Chine. Je me souviens qu’on me disait de ne pas m’exposer sous la pluie » se remémore Muto. En contradiction avec les réticences de la population, et malgré cela, on a continué à construire au Japon des centrales nucléaires, les unes après les autres. Alors que Muto s’était engagée dans une campagne anti-nucléaire, elle comprit qu’il fallait commencer par changer son mode de vie personnel, avant d’en arriver à cette extrémité.

Elle résolut de commencer une nouvelle vie à la campagne, environnée par la nature, à l’âge de 42 ans. Il lui fallut 3 ans pour niveler la terre et bâtir une maison de campagne. « Quand on n’a que des lampes et des poêles à bois et qu’on regarde le ciel, on peut voir toutes les étoiles » se souvient Muto.

Durant son existence dans la campagne, Muto poursuivait le but de vivre en parfaite autosuffisance. Elle a augmenté la surface cultivable et installé des panneaux solaires ainsi qu’une cuisinière et des chauffe-eau fonctionnant à la chaleur solaire. Elle a consacré son allocation de retraite à construire sa maison et à ouvrir Kirara.

Le 11 mars 2011, ce jour où le Grand Séisme du Japon oriental a ébranlé la région de Tohoku, Muto se trouvait dans son coffee shop. Elle entendit gronder les montagnes et les secousses devinrent de plus en plus fortes. Elle se souvient de sa première pensée : la centrale nucléaire avait-elle résisté ?…

Tandis qu’après le séisme elle nettoyait son commerce à peine endommagé, elle apprit que les réacteurs avaient subi une totale perte de puissance.

En pleine tempête de neige, elle prit sa voiture, emmenant avec elle sa vieille mère et d’autres personnes âgées, droit vers l’ouest.

« Dire que j’avais décidé de vivre à la campagne pour éviter précisément ce genre de situation ! » Muto se fit cette réflexion courroucée, à l’époque.

Le lendemain 12 mars Muto quitta précipitamment Aizuwakamatsu dans la préfecture de Fukushima, où elle avait trouvé refuge pour quelques heures, et revint chez elle aider d’autres gens à évacuer eux aussi. Quoiqu’elle y fût revenue très vite , la nouvelle d’une explosion d’hydrogène à la Centrale l’avait précédée. Elle évacua alors pour la préfecture de Yamagata.

A la mi-avril, poussée par sa mère qui voulait revenir à Tamura, Muto revint une nouvelle fois au coffee shop. Les forêts et les champs cultivés semblaient inchangés au premier abord. Néanmoins, le débit de dose dans le voisinage atteignait alors 1 à 3 microsieverts par heure. Muto ne pouvait plus revenir à sa vie d’avant le désastre. « Kirara, c’était l’endroit où j’avais fait ma vie » dit Muto à propos de son coffee shop fermé.

A présent Muto prend part à des réunions diverses au Japon et à l’étranger, qui débattent ouvertement de la situation réelle dans la préfecture de Fukushima, de même qu’aux initiatives de groupes demandant à TEPCO, l’opérateur de la centrale, et aux autres autorités concernées, de gérer la crise en prenant leurs responsabilités. (aux manifs quoi J)

Néanmoins la crise nucléaire a également abouti à séparer des personnes autrefois proches. Dans le cas de Muto, un fermier des environs qui avait l’habitude de lui donner des légumes, ne le fait plus désormais. Cet homme s’est remis à cultiver à l’automne dernier après que les radiations eurent quelque peu diminué dans la région, et il en est déjà à la récolte. Cependant il s’est mis à prendre ses distances vis-à-vis de Muto, quand il a remarqué qu’elle ne travaillait plus ses propres champs.

Muto explique avec regret : « La crise a créé des malentendus entre les gens, qui ont des opinions divergentes sur les effets des radiations. Le gouvernement a caché beaucoup d’informations et a présenté la crise comme un incident d’une ampleur bien moindre que ça ne l’est en vérité. Les gens de Fukushima ont des opinions divisées au sujet de l’évacuation, de l’indemnisation, de la décontamination, etc. Nous passions pour « des résidents obéissants », mais nous ne pouvons plus accepter que les autorités nous traitent comme des gens ignorants » ajoute-t-elle, tout en espérant qu’un jour se lève où elle pourra retourner vivre dans sa campagne comme avant.

18 juin 2012 (Mainichi, Japon)

 

  

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