Nucléaire : quand le peuple de Chine se rebiffe

Un chantier totalement arrêté, une population dessillée par la catastrophe de Fukushima et plus loquace grâce aux réseaux sociaux : en Chine, l’heure n’est plus à la surenchère en matière nucléaire.Par Gabriel Gresillon Les Echos | 26/06 

Manifestation anti-nucléaire, le 24 avril 2011 à Hong Kong. Confrontée à des besoins énergétiques immenses, la Chine devrait poursuivre ses projets de centrales. Mais l\'accent devrait désormais être mis sur la sécurité. - LAURENT FIEVET/AFP

Manifestation anti-nucléaire, le 24 avril 2011 à Hong Kong. Confrontée à des besoins énergétiques immenses, la Chine devrait poursuivre ses projets de centrales. Mais l’accent devrait désormais être mis sur la sécurité. – LAURENT FIEVET/AFP

Etrange quiétude. En longeant le site de la future centrale nucléaire de Pengze, dans le centre de la Chine, on est frappé par le silence environnant. Pas le moindre véhicule franchissant les grilles d’entrée. Pourtant, des bâtiments en préfabriqué, capables d’accueillir des armées d’ouvriers, sont bien là. On perçoit même, depuis la route située en contrebas, des bétonnières géantes. Tout est prêt. Mais rien ne bouge.

Pour y voir clair, il faut prendre de la hauteur sur l’une des collines situées non loin de là. S’attaquer au dédale de marches qui mènent à des mausolées idéalement situés, avec vue sur les champs de colza en fleur. De là, l’évidence s’impose : tout est parfaitement immobile. Les deux grues sont figées. Pas âme qui vive. Au moment où l’action pouvait commencer à Pengze, quelqu’un a décidé de l’interrompre.

Les responsables de ce coup de théâtre ne sont pas situés dans la bourgade toute proche, mais de l’autre côté du fleuve Yangze, à Wangjiang. Autrement dit, dans une autre province, qui n’a pas été consultée lors de la décision de construire la centrale. Une dizaine de kilomètres à vol d’oiseau séparent ces quatre retraités du site choisi pour accueillir le nouveau réacteur. Lorsque les télévisions chinoises ont diffusé en boucle les images de la catastrophe de Fukushima, ils ont décidé de déposer un recours administratif. Les autorités de leur district ne se sont pas fait prier pour relayer cette procédure en haut lieu. Et, miracle : sans que cela soit crié haut et fort, les travaux ont effectivement été interrompus, dans l’attente d’une décision du gouvernement central.

Pour ces quatre « insurgés », le site de Pengze est situé dans une zone beaucoup trop densément peuplée par rapport aux normes théoriques chinoises. Son système de refroidissement dépend d’un fleuve sujet à des sécheresses parfois violentes. Et, contrairement à ce qui a été affirmé dans les documents administratifs autorisant le début des travaux, la zone n’est pas exempte de risques sismiques, comme en témoigne la secousse de 5,7 sur l’échelle de Richter constatée en 2005.

Mais, contexte politique oblige, leur démarche se doit de rester feutrée. En Chine, on ne pétitionne pas haut et fort. Avec une extrême politesse mêlée de gêne, ils refusent donc toute interview à la presse étrangère. Car si ce combat venait à être assimilé à une offensive de « forces étrangères hostiles », selon une formule célèbre du président Hu Jintao, il serait perdu d’avance…

Heureusement, il y a Wang Zhihong. Ce membre d’une association pour la vulgarisation scientifique accepte de jouer les porte-parole. Lui explique comment l’affaire a pris de l’ampleur. Dans la Chine de 2012, les réseaux sociaux accélèrent la propagation des colères. « Le circuit des recours administratifs ne crée aucun buzz. Mais dès que j’ai posté l’annonce de cette procédure sur mon compte Weibo [sorte de Twitter chinois, NDLR], des médias chinois s’en sont emparés », se réjouit le militant.

Indemnisations financières

Mauvais signe pour les lobbyistes du programme nucléaire chinois ? Jusqu’à Fukushima, celui-ci était mené à marche forcée, et bien sûr sans consultation populaire. Avant mars 2011, l’heure était à la surenchère dans les prévisions. L’objectif de 40 gigawatts installés à l’horizon de 2020 allait à l’évidence être pulvérisé, certains allant jusqu’à évoquer la barre des 100 gigawatts – contre une puissance installée de 63 gigawatts en France. Depuis la destruction de la centrale de Fukushima, on ne les entend plus. Sachant que près de 40 % des chantiers de centrale dans le monde sont situés en Chine, c’est évidemment une évolution suivie de très près par tous les industriels du secteur…

Le retour sur terre est bien lié à l’apparition d’une opinion publique. Dont la virulence dépend manifestement de deux paramètres : le degré d’études… et les indemnisations financières. A Pengze, par exemple, difficile de trouver des paysans en colère. Lorsqu’on les interroge sur la centrale, ce couple de soixantenaires en train de semer du coton dans les champs qui environnent le site de la centrale regrettent simplement qu’une partie des fonds destinés à l’indemnisation des terres se soit volatilisée. Mais pour ce qui est de la centrale elle-même, ils jugent qu’il n’y a « pas le choix ». Et, tout simplement, qu’il ne faut « pas se plaindre car Pengze correspond au projet de l’Etat ».

Dans la bourgade de Pengze même, ce discours conciliant est repris en boucle par l’épicier, le quidam sur le trottoir ou ce jeune avec survêtement et casquette. Ce dernier juge que, « dans toute action, il y a des risques »« J’ai entendu dire que c’était une bonne chose pour l’économie », avance-t-il benoîtement. Manifestement irrité par tant de docilité, un homme fait irruption dans la conversation. Lui a quitté Pengze depuis longtemps, a fait sa vie dans la grande ville de Shenzhen et ne revient là que pour les vacances. Il a pris l’habitude de penser par lui-même. « Construire une centrale n’aura pas le moindre intérêt au plan économique », fulmine-t-il, avant de juger que, « comme toujours, le petit peuple se fait avoir ». Et que ceux qui osent protester « peuvent être arrêtés à la sortie du village ».

Une sorte d’avant-goût de l’état d’esprit qui règne à Wangjiang, de l’autre côté du fleuve. Ici, découpage administratif oblige, pas la moindre indemnisation financière pour amadouer les esprits rebelles. Dans ce cybercafé, on croise plusieurs trentenaires unanimes : la centrale, ils sont contre. « J’y ai toujours été opposé, mais, depuis un an, on en parle beaucoup plus avec les collègues », note ce professeur de collège. Qui s’empresse pourtant d’ajouter qu’il ne « remuera pas ciel et terre pour ce combat ».

Lâcheté ? Non, fatalisme. Ici, « tout le monde est à peu près convaincu que sa voix ne compte pas », résume le même professeur. Et, effectivement, on constate cette absence de combativité un peu partout. Même les paysans de cette rive du fleuve, pourtant nettement plus critiques que leurs homologues de Pengze puisqu’ils n’ont pas touché un centime, baissent les bras. « Il y a longtemps, on croyait que c’était bon pour l’économie. Mais Fukushima nous a ouvert les yeux », résume celui-ci. Avant de conclure : « De toute façon, qu’on soit pour ou contre ne changera rien. »

Le tournant de Fukushima

Il n’empêche : en Chine, il y a bien « un avant et un après-Fukushima », analyse Fang Xiang, docteur à l’institut de sociologie de l’université Sun Yat-sen. Cette universitaire a vu le changement de ses propres yeux.« Au cours des 60 entretiens que j’ai menés dans le Sud en 2007, j’avais constaté l’ignorance des gens sur le sujet. En août dernier, au même endroit, l’attitude avait changé, et chacun s’inquiétait des risques d’explosion et de radiation », explique-t-elle. Même les autorités locales changent : elles qui ne juraient que par la dynamisation de l’économie locale « trouvent aujourd’hui qu’une centrale nucléaire entre en contradiction avec leur projet de créer une ville agréable à vivre »

« Pour l’instant, l’opposition du public ne peut jouer qu’un rôle très marginal », tempère Guo Qiuju, une professeure en physique nucléaire de l’université de Pékin. Mais elle note qu’un début de société civile est en train de naître, que « des voix divergentes commencent à apparaître ». Fang Xiang acquiesce : « Nous en sommes à la phase primaire de la construction d’une société de citoyens en Chine. Les gens qui se mobilisent sont ceux qui font partie de la classe moyenne, qui sont éduqués ou propriétaires, et qui voient leurs propres intérêts pénalisés. » Pour le programme nucléaire chinois, tranche Guo Qiuju, « l’accident de Fukushima est en tout cas arrivé au bon moment et a permis de mettre un terme à la surenchère. Désormais les décideurs réfléchiront à deux fois avant de lancer de nouveaux projets ».

De façon symptomatique, le gouvernement a d’ailleurs eu recours à une formule inhabituelle lors de l’annonce de la fin de l’audit de sûreté des centrales chinoises décidé après Fukushima. Début juin, le gouvernement a communiqué les grandes lignes de cette enquête. Tout en validant l’essentiel des installations, elle pointe clairement certaines faiblesses. Et surtout, chose rare, il est désormais prévu de rendre publics les différents rapports sur ce sujet, afin de « solliciter l’opinion publique ». Formule floue, certes, mais encore impensable récemment.

Concrètement, pas de doute : « 2013 et 2014 vont être des années de basses eaux pour la filière nucléaire », résume un industriel du secteur en Chine. A plus long terme pourtant, personne ne croit à un changement de trajectoire significatif de la part de Pékin, tant les besoins énergétiques du pays sont immenses. Mais, pour un expert du secteur, « il est certain que l’accent va être mis sur la sûreté ». Ce qui pourrait être fatal à certains projets situés sur les fleuves, comme celui de Pengze, plus risqués en cas de rupture de barrage en amont, et plus dangereux que ceux situés sur la mer en cas d’accident, compte tenu de la concentration de radioactivité dégagée dans un fleuve.

Enfin, cela devrait accélérer le développement des projets dits de « troisième génération » – bien que la pertinence de ce terme soit contestée par tous les spécialistes. Et, sur ce plan, la filière française ferait bien d’être vigilante. L’idée de construire ensemble, avec l’électricien chinois CGNPC, un réacteur commun baptisé ACE 1000, peine à avancer, faute de consensus entre EDF et Areva. Le premier souhaite procéder à une évolution de son réacteur historique, le CPR 1000, quand le second souhaite s’inspirer de son EPR et de l’Atmea, développé avec Mitsubishi. « Le patron de CGNPC m’a clairement dit que, à défaut d’accord de la partie française, sa société avancerait seule sur ce projet », avoue l’industriel déjà cité. De fait, les projets au design 100 % chinois fleurissent. Même si la locomotive chinoise ralentit, les électriciens du pays, eux, gardent le rythme. Si l’équipe de France du nucléaire tergiverse, ils ne l’attendront pas.

Gabriel Grésillon
L’Europe, nouveau terrain de jeu pour les électriciens chinois ?
Alliance. Si l’on en croit l’agence Reuters, le marché anglais serait l’occasion pour les électriciens chinois de tester des alliancesavec les grands groupes nucléaires mondiaux. Plusieurs consortiums se seraient manifestés pour reprendre en main le projet Horizon, duquel les groupes allemands RWE et E.ON souhaitent se désengager. Pour ce chantier estimé autour de 15 milliards de livres, qui doit installer 6 gigawatts de capacité nucléaire supplémentaire au Royaume-Uni, Areva aurait effectué une offre conjointe avec CGNPC, son partenaire historique dans le pays du Milieu, tandis que Toshiba-Westinghouse se serait allié à SNPTC, avec lequel il travaille à la construction de son réacteur AP1000. Des alliances très révélatrices de la nouvelle puissance des électriciens chinois dans ce domaine. Non seulement la multiplication des chantiers sur le sol chinois leur confère une réelle expertise technique, mais ils disposent également de ressources financières précieuses pour ce genre de projet… et difficilement accessibles aux groupes occidentaux actuellement.
Écrit par Gabriel GRESILLON
Correspondant à Pékin

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