Japon: la relance du nucléaire fait l’effet d’une bombe

Moins de deux mois après l’arrêt total des centrales nucléaires japonaises, le gouvernement a relancé lundi le réacteur 3 de la centrale d’Ohi, redoutant des risques de pénurie d’électricité au cours de l’été dans la région. Pur prétexte pour certains experts qui pointent outre des failles de sécurité, la nécessité pour le gouvernement de ne pas installer le pays dans une indépendance au nucléaire. 

Shizuo Kambayashi/AP/SIPA

Shizuo Kambayashi/AP/SIPA

Déjà des échauffourées ont opposé la police antiémeutes et plusieurs centaines de manifestants sont venus protester contre le redémarrage de la centrale.Une information traitée par le site de NHK  World et quasiment ignorée par NHK Japan, la chaîne publique japonaise… 

L’abstinence nucléaire du Japon aura duré un peu moins de deux mois. 

Malgré une opinion pour le moins partagée, le  réacteur 3 de la centrale d’Ohi a été relancé ce lundi  et le réacteur 4 devrait suivre le 17 juillet pour commencer la production d’électricité le 20 juillet. 
La municipalité d’Ohi dans la préfecture de Fukui (province où se trouve le réacteur) et le gouvernement central ont jugé que ces réacteurs pouvaient être remis en exploitation en toute sécurité sur la foi de tests de résistance validés par les instances de contrôle malgré les mises en garde lancés par les sismologues et le fait que les travaux de renforcement contre les séismes et tsunamis ne seront achevés que dans trois ans. 

Selon les autorités japonaises, la décision de redémarrage est essentiellement motivée par des risques de pénurie d’électricité de l’ordre de 15% dans la région. Faute de climatiseurs, la Fédération du Kansai aurait pu en effet passer un été très chaud. Pour pallier l’arrêt des centrales nucléaires, le Japon entendait inciter la population à moins faire tourner les climatiseurs installés dans la quasi-totalité des habitations. 

Par delà ces considérations rafraîchissantes, le déficit commercial du Japon a atteint 42 milliards en mars et les neuf compagnies privées d’électricité affichent des pertes colossales depuis l’arrêt successif de leurs réacteurs. Et les autorités redoutent par dessus tout que le pays ne s’installe l’air de rien dans une indépendance à l’atome, certes coûteuse, mais qui rendrait chaque jour plus difficile la relance des réacteurs.

Selon le journaliste scientifique de la NHK –la chaîne publique japonaise, indépendante financièrement mais plutôt pointée du doigt pour sa proximité avec le pouvoir- Noriyuki Mizuno  des mesures spéciales inhabituelles ont effectivement été mises en place parce qu’il s’agira du premier redémarrage d’un réacteur depuis l’accident nucléaire de Fukushima Dai-ichi, néanmoins certains problèmes demeurent  : « peu après le début des préparatifs, une baisse du niveau de l’eau dans le réservoir d’un générateur a déclenché une alarme. Mais c’est seulement une demi-journée plus tard que l’agence et Kepco ont dévoilé l’incident. La raison avancée pour ce retard est qu’ils considéraient l’incident comme un problème mineur qu’il n’était pas nécessaire de signaler. Mais comme il était survenu alors que de nombreux habitants s’inquiétaient du redémarrage, cette affaire a suscité des critiques de la part des municipalités locales. A mon avis, le redémarrage du réacteur de la centrale d’Ohi survient alors que les mesures visant à minimiser les dégâts possibles en cas de fusion du coeur du réacteur ne sont pas encore au point. ». Kansai Electric Power, qui totalise 11 réacteurs, dont dix restent encore arrêtés, estime que la relance des tranches 3 puis ultérieurement 4 d’Ohi lui permettra de réduire à moins de 10% voire presque annuler le déficit de production qui aurait été de près de 15% sans eux au moment des pics estivaux. 

Doctorant en Japonologie et co-auteur de Oublier FukushimaLudovic Klein estime que le redémarrage de la centrale d’Ohi a donné lieu à de multiples mensonges de la part des responsables politiques et « du village nucléaire japonais » dans le seul but de duper la population. Ainsi, selon des documents reproduits par les prinicipaux journaux japonais « Le Kansai avait un plan d’économies prévu de 15%, mais suite au redémarrage en vue de Ohi il l’a abandonné pour le ramener à 5%~10% (histoire peut-être de faire encore semblant de faire des économies). La pénurie impossible à éviter dans le Kansai selon le Premier Ministre avait donc été primitivement prévue et intégrée dans un plan d’économies d’énergie rationnel »explique Ludovic Klein.

 UN RECUL EN TERMES DE SÉCURITÉ
Par ailleurs, un membre de l’Agence de sûreté du nucléaire, encore dépendante du puissant Meti (Ministère de l’économie et de l’Industrie) « a directement accusé un de ses collègues d’avoir reçu des pots-de-vins monumentaux de la part des compagnies électronucléaires ». Selon le quotidien japonais Asahi Shimbun 24 membres de l’Agence de sûreté nucléaire japonaise auraient reçu pas moins de 85.000.000 de yens (85.000 euros) de 2005 à 2010, gracieusement offerts par 11 sociétés en relation avec le nucléaire ». Connu pour avoir démissionné du comité d’experts chargé d’établir les normes sismiques des centrales nucléaires japonaises qu’ils jugeaient trop laxistes, le professeur de l’université de Kobe, Ishibashi Katsuhiko, 
a déclaré qu’au lieu de renforcer les normes, les nouvelles règles de sécurité en matière de redémarrage des centrales «  représentent un sérieux recul en termes de normes de sécurité.» 

Des parlementaires japonais, qui ont étudié la dangerosité des 50 réacteurs de l’archipel, en ont déduit que 24 doivent être démantelés au plus vite car situés sur des failles ou présentant d’autres risques importants. 

Parmi les 24 réacteurs en question figurent les deux unités (5 et 6) encore considérées comme potentiellement exploitables à l’avenir à la centrale accidentée de Fukushima Daiichi, les quatre du site voisin de Fukushima Daini, deux complexes atomiques frappés par le séisme et le tsunami du 11 mars 2011 et à la merci de répliques. 
Sont aussi dans le collimateur des parlementaires antinucléaires les 7 réacteurs de la centrale de Kashiwazaki-kariwa, exploitée par la compagnie Tokyo Electric Power (Tepco) et desservant la capitale à l’instar des sites de Fukushima. Cette installation avait été mise à mal par un séisme en 2007 à Niigata et la sismicité alentour inquiète. 

Quant aux 26 réacteurs restants, ils ont fait l’objet d’un classement de dangerosité en fonction de leur âge, du type de technologie employée, de la nature du terrain sur lequel ils sont érigés, des moyens parasismiques dont ils disposent ou encore des populations alentour. Il en ressort que les plus à risques sont les tranches 1 et 2 de la centrale d’Ohi situées juste à côté des deux unités 3 et 4 dont le gouvernement vient justement d’autoriser le redémarrage.

Régis Soubrouillard

   Journaliste à Marianne, plus particulièrement chargé des questions internationales En savoir plus sur cet auteur

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