Energie populaire contre énergie nucléaire

Après des années de silence sur la politique énergétique du pays, les Japonais ont décidé de se faire entendre. Depuis le début de l’été, la mobilisation prend de l’ampleur.10.08.2012 Seiki Nemoto Courrier International avec Asahi Shimbun

 

© AFP Tokyo – Une manifestation pour la sortie du nucléaire rassemble des dizaines de milliers de personnes le 16 juillet.

Cela ne ressemblait pas à une « une foule », mais bel et bien à un « rassemblement de citoyens, dont chacun était responsable, guidé par sa volonté propre », pour reprendre les paroles de Kenzaburo Oe [Prix Nobel de littérature et personnalité centrale du mouvement antinucléaire] dans son discours prononcé lors de la manifestation baptisée « Adieu à l’énergie nucléaire – grand rassemblement de 100 000 personnes » qui s’est tenue le 16 juillet. Devant la résidence officielle du Premier ministre, à Tokyo, comme partout dans les rues de l’Archipel, la mobilisation initiée après la catastrophe de Fukushima [en mars 2011] n’a cessé de grandir jusqu’à prendre une ampleur sans précédent cet été. Au cours d’un meeting, l’auteure Keiko Ochiai, micro en main, était revenue sur la réaction du Premier ministre Yoshihiko Noda. [Celui-ci avait qualifié de « vacarme » les protestations contre le redémarrage des réacteurs nucléaires.] « Cela n’est pas juste un vacarme. Prendre les voix de la contestation pour des nuisances sonores, en voilà une attitude démocratique ! Montrons-lui ce qu’est la vraie démocratie ! » s’était-elle indignée.

Certes, la mobilisation de « citoyens responsables » n’est pas la démocratie parlementaire. Il n’empêche que c’est LA démocratie. Cela ne s’organise pas en un système de partis politiques, mais c’est LA politique. Ensemble, les protestataires ont formé un nouvel espace politique. Chaque vendredi soir [lors du rassemblement antinucléaire devant la résidence officielle du Premier ministre], un « bloc familial » est organisé sur le trottoir en face de l’entrée principale du Parlement, où se rassemblent des parents accompagnés de leurs enfants. « Protégeons nos enfants ! Protégeons la vie ! » clament-ils en cœur. De l’autre côté, le grondement des tambours des militants résonne dans le ciel nocturne. « Ça met de l’ambiance ! » s’enthousiasment les jeunes mamans, qui tapent dans leurs mains et dansent en rythme. Une myriade de militants, un ballon blanc dans la main, se croisent sur le passage piéton du carrefour situé en face du Parlement. Et le mouvement ne se limite pas aux manifestations de rue. Depuis un an, les mobilisations citoyennes [notamment des pétitions] en faveur d’un référendum national ou régional sur le nucléaire se poursuivent sans faiblir. Jamais l’envie de recourir aux dispositifs de la démocratie directe n’a été aussi forte au Japon.

Est-ce dû à la désillusion provoquée par une démocratie représentative défaillante malgré une alternance politique historique [en 2009, le Parti démocrate était arrivé au pouvoir en remportant haut la main les élections législatives, mettant ainsi fin au règne du Parti libéral-démocrate, qui avait duré près d’un demi-siècle] ? Ou bien à une aversion pour les partis politiques, qui ne cessent de se quereller en pleine crise nationale ? Pourtant, le désintérêt des citoyens pour les partis politiques ne date pas d’hier. Quelque chose a donc changé dans notre pays.

Le 28 juillet, nous avons assisté à la naissance du parti Vert japonais. Près de 1 000 élus locaux ont décidé de prendre en main les affaires de l’Etat. Leur projet politique ? L’abandon définitif de l’énergie nucléaire. Pour cela, ils sont prêts à utiliser des instruments de démocratie directe. Une des clés pour saisir la situation actuelle au Japon semble résider dans leurs idéaux, et leurs revendications ne manquent pas d’ambition : « Nous étions jusqu’à présent les marionnettes d’une civilisation fondée sur la consommation massive d’énergies telles que le pétrole ou le nucléaire. » « Nous souhaitons radicalement transformer le concept de cette civilisation moderne qui repose sur la conquête et la mauvaise gestion de la nature, et en finir avec une politique de croissance à tout prix. »

Ce débat est récurrent depuis les années 1970, mais on a toujours reproché à ces positions leur manque de réalisme. Qu’en est-il aujourd’hui, après l’accident nucléaire ? Dans le bilan présenté en juin 2011 par la commission gouvernementale chargée de réfléchir à la reconstruction, on peut lire le passage suivant : « Cette catastrophe a soudain révélé la vulnérabilité de la civilisation moderne. C’est l’essence même de notre civilisation qui est remise en cause. »

L’accident nucléaire a sans doute été déterminant pour convaincre les Japonais de descendre dans la rue. A cela s’est ajouté le redémarrage d’un réacteur nucléaire [la centrale d’Ohi, au sud-ouest de Honshu, début juillet], faisant fi de cette remise en question, et cette décision n’a fait que jeter de l’huile sur le feu.

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