Atmea, le projet qui sème la zizanie dans le nucléaire français

Le futur réacteur, fleuron de la technologie de troisième génération, fait les frais des dissensions entre Areva et EDF, les frères ennemis de l’atome. En effet, Areva et le japonais Mitsubishi mettent au point l’Atmea, depuis 2007. Sur le même créneau, EDF et le chinois CGNPC développent leur propre réacteur, baptisé ACE 1000. Récit des hostilités. Par Charles Haquet (L’Expansion) –  30/08/2012 

C’est un nouveau réacteur dont personne ne veut parler. Comme si ce dernier rejeton du nucléaire, baptisé Atmea, était de condition honteuse. Comme s’il allait semer la discorde dans la grande famille française de l’atome.

Même Areva, qui l’a conçu avec l’industriel japonais Mitsubishi, refuse d’évoquer le sujet. Ni son dirigeant, Luc Oursel, ni Claude Jaouen, le directeur de l’activité réacteurs et services, n’ont voulu répondre à nos questions. Ils devraient pourtant être fiers de leur dernier-né. A l’image de son grand frère l’EPR, codéveloppé par Areva et Siemens, l’Atmea est un réacteur de troisième génération, c’est-à-dire qu’il intègre les dernières exigences internationales en matière de sécurité. Sur plan, l’Atmea est l’un des plus modernes du monde. L’ASN, l’exigeante Autorité de sûreté nucléaire, ne l’a-t-elle pas certifié en début d’année ? Alors, pourquoi rester si discret ? Parlons-en à EDF. Peut-être l’électricien sera-t-il plus loquace ?

Faux espoir. Son directeur exécutif chargé de la production et de l’ingénierie, Hervé Machenaud, n’a pas la moindre place dans son agenda pour nous répondre. Maudit calendrier.

Un coût du réacteur estimé à 3,5 milliards d’euros

En réalité, ce sujet sent le soufre, et malheur à celui qui se prendra les pieds dans le tapis en l’abordant. S’il suscite un tel malaise, c’est qu’il pointe les incohérences de la filière nucléaire française, tant sur les plans stratégique qu’industriel. Il montre aussi que les dissensions entre les deux enfants terribles du nucléaire, EDF et Areva, sont loin d’être apaisées.

Reprenons l’histoire depuis le début. Fin 2007, Areva et MHI (Mitsubishi Heavy Industries) créent une société commune détenue à parts égales, Atmea. S’appuyant sur l’expérience de leur maison mère, les ingénieurs français et japonais inventent, en moins de deux ans, le « design » d’un nouveau réacteur, auquel ils donnent le même nom que le joint-venture, Atmea. Le cahier des charges est strict : le réacteur dispose d’une enceinte renforcée pour résister – théoriquement – aux chutes d’avions. Il est également équipé d’un « cendrier » – sorte d’immense cuvette de béton construite sous la centrale, capable de récupérer le coeur nucléaire s’il venait à fondre. Tout cela vaut cher. L’Atmea coûte 3,5 milliards d’euros. « Mais il faut se référer au prix du kilowattheure, c’est-à-dire celui auquel on produit l’électricité. Selon ce critère, l’Atmea est plus cher que l’EPR, mais moins que notre concurrent russe », prétend-on en haut lieu et, sous le manteau, à Areva.

Un réacteur ultramoderne, c’est bien, encore faut-il pouvoir le vendre. Fin 2009, les dirigeants d’Atmea créent une structure marketing. Sa mission : dresser la liste des pays qui sont susceptibles de l’acheter. « On en a trouvé une petite dizaine », confie-t-on à Areva. Parmi eux, la Jordanie, sans doute le candidat le plus « mûr ». L’Atmea s’y retrouve d’ailleurs en finale dans l’appel d’offres en cours. L’Argentine est également sur le point de franchir le pas ; le Canada, qui possède déjà cinq centrales nucléaires, mais envisage de changer de technologie dans les prochaines années ; et, enfin, le Vietnam et la Malaisie, deux pays qui en sont encore au stade de la réflexion, mais manifestent de l’intérêt pour l’atome.

Problème, la crise financière et le drame de Fukushima ont retardé le lancement de nombreux projets. Le marché n’est donc guère propice. A une exception près : la Chine, où les centrales nucléaires poussent comme des champignons. Présent, de longue date, dans ce pays, Areva y construit actuellement, avec l’électricien local CGNPC, deux réacteurs EPR.

L’Elysée a voulu rapprocher les deux protagonistes

Fort d’une telle référence, l’industriel français ne pourrait-il pas en profiter pour y vendre son Atmea ? Malheureusement non. Car les Chinois de CGNPC développent leur propre réacteur de troisième génération. Et ils ont trouvé un allié de premier choix : EDF. Baptisé ACE 1000, ce réacteur sera destiné au marché local, mais aussi à l’export. Et l’on sait déjà qu’il sera compétitif. Car il alliera la « marque » EDF, synonyme d’expertise dans le monde du nucléaire, aux coûts de production imbattables des Chinois.

Areva et son Atmea d’un côté, EDF et l’ACE 1000 de l’autre… Plutôt que de voir les deux groupes français s’étriper sur les mêmes appels d’offres, ne serait-il pas plus pertinent de les associer ? C’est en tout cas ce que pense l’Elysée. Début 2012, le gouvernement Fillon annonce la signature d’un accord : les deux groupes hexagonaux s’engagent à développer, avec le chinois CGNPC, un nouveau réacteur, dérivé de l’Atmea.

On ne peut pas dire que la nouvelle réjouisse EDF, qui n’a jamais caché son manque d’intérêt pour ce réacteur. Il y a une raison. « Nous avons commis un péché majeur, raconte un dirigeant d’Areva. Lorsque nous avions lancé le projet Atmea, nous n’y avons pas associé EDF. Mais il faut se rappeler les rapports exécrables qu’entretenaient, à l’époque, les dirigeants des deux groupes, Anne Lauvergeon et Henri Proglio. Le dialogue était impossible. Affront suprême, nous avons proposé à Gérard Mestrallet, patron de GDF Suez et ennemi juré de Proglio, d’en construire un, ensemble, dans la vallée du Rhône… »

Lorsqu’il a pris la tête d’Areva, Luc Oursel n’a pas signé l’accord avec GDF Suez. Mais cela n’a pas suffi à apaiser le courroux d’EDF, qui aimerait bien ranger l’Atmea au placard…
Ce n’est pas le cas de son partenaire chinois, qui voit plutôt d’un bon oeil ce ménage à trois. Car il a tout à y gagner. « Partenaire à part entière, CGNPC n’aura pas besoin de licence pour acquérir nos technologies », maugrée un dirigeant d’Areva, qui commence à se demander si l’industriel français sortira vraiment gagnant de cette histoire. « Nous voulons bien leur transférer nos savoir-faire, à condition que nous récupérions des contrats industriels lorsque le consortium vendra des réacteurs, confie-t-il. Mais combien de temps les Chinois joueront-ils le jeu ? Nous savons qu’ils sont en train de développer leur propre filière de sous-traitance. Bientôt, ils n’auront plus besoin de nous pour construire leurs réacteurs. »

Les Chinois tentés de développer leur version

La situation est donc loin d’être claire. L’accord entre EDF et Areva n’a, du reste, toujours pas été signé. A EDF, on fulmine. Car on pense que le temps ne joue pas en faveur des Français. « Si on continue à tergiverser, CGNPC va se lasser de nos petites querelles hexagonales et se passer de nous », s’inquiète un cadre dirigeant.

C’est déjà le cas, répond, en écho, notre dirigeant d’Areva. « EDF ne s’en vantera jamais, mais les Chinois sont en train de développer une autre version de l’ACE 1000, totalement « sinisée ». A votre avis, quelle version présentent-ils dans les salons internationaux : celle qu’ils construisent avec EDF ou celle qu’ils développent seuls ? La leur, bien évidemment ! Ils ont déjà fait le coup avec l’AP 1000, un réacteur qu’ils construisent avec Westinghouse et Toshiba. On a vu apparaître un « AP 1400″, qui en est directement inspiré et que les Chinois comptent vendre à l’export sans en partager les droits. » Comment dit-on « être le dindon de la farce » en chinois ?

« Nous avons commis un péché majeur en n’associant pas EDF lors du lancement du projet Atmea », reconnaît un dirigeant d’Areva.

L’Expansion n° 777 – septembre 2012

http://lexpansion.lexpress.fr/outils/imprimer.asp?k=3&id=328278

Eclairage:
Le marché jordanien en ligne de mire Qui, du russe Rosatom ou du français Areva, remportera l’appel d’offres jordanien ? Le verdict tombera dans les prochains mois. Et l’heureux vainqueur gagnera sans doute le droit d’exploiter les 20 000 tonnes d’uranium des sous-sols jordaniens. Mais il sera également, à un moment ou à un autre, confronté à cette question : est-il raisonnable de bâtir une centrale nucléaire dans une région aussi sensible ? Certes, ce pays est un « îlot de stabilité », pour reprendre les mots d’un négociateur impliqué dans ce dossier. Mais qui peut garantir qu’une centrale, même de troisième génération, résisterait à une attaque de missile ?Autre interrogation, l’absence totale de « culture nucléaire » d’un gouvernement qui, alors qu’il est sur le point de choisir le fabricant, ne s’est toujours pas doté d’une autorité de sûreté. Dans le monde du nucléaire, le sujet laisse pantois.Et ce d’autant plus que toutes les pistes énergétiques n’ont pas été explorées. D’abord, le gaz naturel liquéfié. Il suffirait de construire un terminal portuaire pour que les méthaniers du Qatar accostent à Aqaba. Ensuite, l’énergie solaire : le potentiel est immense dans cette zone désertique. Combinées, ces deux sources pourraient largement satisfaire la demande électrique locale, en hausse de 7 % par an.
Voir aussi: l’avis d’Arnie Gundersen (vidéo)
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