En décidant de sortir du nucléaire, le Japon va devenir le laboratoire mondial des énergies renouvelables

La décision avait beau être attendue, elle revêt une portée économique et politique considérable au niveau mondial : un an et demi après le terrible séisme qui a frappé le Japon et entraîné la catastrophe de Fukushima, le gouvernement japonais a annoncé, vendredi 14 septembre, l’arrêt progressif de la production d’électricité nucléaire sur trente ans. René Tregouet Vendredi, 21/09/2012

http://www.rtflash.fr/en-decidant-sortir-nucleaire-japon-va-devenir-laboratoire-mondial-energies-renouvelables/article 

Le Japon devient ainsi le troisième pays, après l’Allemagne et la Suisse, à faire part de son intention de stopper ses réacteurs depuis l’accident du 11 mars 2011 à Fukushima Daiichi (220 km au nord-est de Tokyo). La production nucléaire représentait 30 % de la consommation électrique du Japon et cette part devait être portée à 53 % d’ici à 2030. Elle est cependant pratiquement à l’arrêt puisque, actuellement, il ne reste que deux réacteurs nucléaires sur 50 en service au Japon. Les autres réacteurs n’ont pas redémarré depuis le terrible séisme du 11 mars 2011 car ils doivent non seulement être réparés mais également être modifiés pour satisfaire aux nouvelles normes de sécurité décidées par le gouvernement japonais. Compte tenu de cette décision, il est probable que la plupart de ces réacteurs, sinon la totalité, ne soient jamais redémarrés.

Confronté à une chute brutale et massive de la production électronucléaire, le Japon tente de se réorganiser et de s’adapter à cette situation inédite depuis mars 2011 : il a dû diminuer de plus de 20 % la production électrique dans certaines régions pour éviter un black out complet du réseau et doit avoir recours à de nombreuses centrales thermiques dont l’approvisionnement en énergies fossiles plombe sa balance commerciale devenue très déficitaire. Il est vrai que depuis 2011, plus de la moitié de ce déficit commercial provient de l’augmentation massive des importations d’énergies fossiles, gaz et pétrole notamment.

Autre conséquence de cette situation : une augmentation sans précédent du prix de l’électricité depuis un an : 17 % pour les entreprises et 10 % pour les ménages car les compagnies productrices d’électricité sont bien obligées de répercuter sur les usagers l’augmentation importante de leurs coûts de production de l’énergie.

De son côté, le gouvernement nippon élabore depuis 6 mois un plan de transition énergétique qui a servi de base de réflexion pour la décision historique du 14 septembre. Pour justifier celle-ci, le Premier Ministre a souligné que le Japon devait « mettre toutes ses forces dans la balance pour qu’aucune centrale nucléaire ne fonctionne lors de la décennie 2030 ». Il a précisé que cette sortie responsable du nucléaire respecterait trois principes : ne plus construire de nouvelle centrale nucléaire, arrêter les réacteurs existants après quarante ans d’activité et, enfin, ne redémarrer les réacteurs arrêtés qu’après une mise aux nouvelles normes de sécurité constatée par une autorité indépendante.

Mais au-delà de cette décision politique majeure qui engage l’avenir à long terme du Japon, le gouvernement japonais construit une ambitieuse stratégie énergétique qui repose sur trois piliers complémentaires : développer massivement toutes les énergies renouvelables et non-conventionnelles, y compris les énergies issues de la mer, réduire de manière considérable la consommation d’énergie du pays et améliorer l’efficacité énergétique globale de l’économie nippone.

Dans ce cadre, le Premier Ministre japonais, Monsieur Noda, a évoqué trois scénarios de transition énergétique à l’horizon 2030 : une production nucléaire représentant 20 à 25 % de la consommation d’électricité, une part de seulement 15 %, ou une sortie complète du nucléaire à cette échéance.

Répondant  aux critiques concernant l’augmentation inévitable de la facture énergétique qui résultera de l’arrêt du nucléaire, le ministre de l’Economie, Yukio Edano, a pour sa part souligné que la sortie progressive du nucléaire était, au contraire, une « opportunité » pour le Japon et allait relancer la croissance en stimulant la recherche et l’innovation dans les domaines des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique.

La nouvelle politique énergétique japonaise table sur un coût de l’électricité solaire divisé par trois d’ici à 2020, et par six d’ici à 2030. Elle prévoit également l’installation de panneaux solaires sur les toits de 10 millions de bâtiments. Pour encourager le développement de l’énergie solaire, le gouvernement japonais vient de relever le tarif du KWh à 42 centimes d’euros, un tarif de rachat unique au monde et deux fois plus élevé qu’en Allemagne, qui sera garanti pendant 20 ans pour toutes les installations supérieurs à 10 mégawatts (MW).

Grâce à ces nouveaux tarifs, le retour sur investissement deviendra très rapide et devrait avoir un effet « boule de neige » sur le développement de l’énergie solaire. Le Japon est aujourd’hui au sixième rang mondial en matière solaire avec 1,3 gigawatt installé en 2011 et une puissance totale installée de 5 GW qui devrait tripler d’ici deux ans. Le Japon a par ailleurs annoncé, en avril 2012, la réalisation de la plus grande centrale solaire du pays qui totalisera une puissance installée de 70 MW sur 1,3 km² et devrait fournir assez d’électricité pour satisfaire 22.000 foyers.

L’éolien sera également massivement mobilisé et d’immenses parcs éoliens marins sont envisagés d’ici la fin de la décennie. En utilisant une nouvelle génération d’éoliennes marines, plus légères et plus performantes, les chercheurs japonais pensent qu’il est envisageable de recourir à une multitude d’éoliennes flottantes, respectueuses des fonds marin et moins chères à installer. Selon leurs calculs, il serait envisageable, sur une surface maritime de 440 000 km², de produire au total plus de 2 600 TW/h, soit deux fois et demi la consommation électrique totale du Japon (1 040 TWh par an) ou encore 13 % de la production électrique mondiale (20 000 TWh par an en 2010).

Enfin, un projet volontariste de production de bio et d’agrocarburants à partie de la biomasse terrestre mais également de micro-algues issues de la mer est à l’étude.

Mais la réflexion de la société japonaise va plus loin et le Premier Ministre a également dénoncé pour la première fois publiquement « L’évolution des modes de vie, qui supposent des ressources énergétiques infinies » et a appelé ses concitoyens à « Créer de nouvelles manières d’être où une vie confortable pourra être alimentée avec une énergie limitée ».

Le Japon veut non seulement produire la quasi-totalité de son énergie de manière propre et durable d’ici 30 ans mais il veut également changer les habitudes et réduire très sensiblement la consommation d’énergie à la source. C’est dans ce contexte qu’un projet de maison intelligente, utilisant la domotique, a été lancé début 2011.

Cette « Smart Energy House » préfigure ce que pourrait être l’habitation du futur. Entièrement gérée par informatique, elle est équipée d’une pile à combustible de 700 W, de panneaux solaires de 5 kW, de batteries de stockage lithium-ion. Résultat : dans une telle maison, une famille de trois personnes a pu réduire de presque 90 % sa consommation totale d’électricité et n’a consommé que 584 kWh en un an, contre 4830 kWh pour la même famille dans une maison japonaise standard ! Certes, le coût d’un tel système, encore à l’état de prototype reste prohibitif (environ 200 000 euros) mais le gouvernement souhaite le mettre sur le marché dès 2015 et table sur sa production industrielle pour faire baisser son prix.

Le Japon est également à la pointe en matière de valorisation énergétique des déchets. Des chercheurs de l’Université de Shizuoka ont en effet mis au point un combustible synthétique combinant de manière très innovante déchets plastiques et agricoles. Le résultat final se présente sous la forme de petits granulés d’un diamètre de 5 millimètres. Un kilo de ces granulés possède un pouvoir calorifique d’environ 6 600 kcal, équivalent à celui du charbon. Autre avantage, ces granulés ne dégagent pas d’oxyde de soufre quand ils sont brûlés et leurs cendres, riches en phosphore, sont elles-mêmes recyclables dans des engrais… A terme, ce type de combustible synthétique pourrait se substituer avantageusement au charbon qui assure encore plus du quart de la production électrique japonaise.

Le Japon mise également depuis plusieurs années sur le développement de l’hydrogène comme vecteur énergétique et compte bien accélérer son effort dans cette voie. Il y a quelques jours le « HIT Business Group », regroupant quatre compagnies, a annoncé un vaste projet de production d’hydrogène peu émettrice de CO2, à partir de déchets organiques provenant des égouts. L’unité de production expérimentale s’inscrit dans une chaîne compète de valorisation qui assure la récupération, le traitement et la transformation de ces déchets en hydrogène destiné à être utilisé dans des piles à combustible domestiques, industrielles ou automobiles dès 2015.

Mais le salut énergétique pour le Japon pourrait bien venir d’une autre voie aussi prometteuse mais longtemps inaccessible : les hydrates de méthane emprisonnés au fond des océans. L’information est passée inaperçue en Europe mais début 2012, une équipe de recherche américano-japonaise a en effet réussi pour la première fois au monde à extraire de manière continue pendant deux mois des hydrates de méthane dans la région de North Slope, en Alaska en utilisant une nouvelle méthode prometteuse qui consiste à récupérer ces hydrates en injectant un mélange de CO2 et d’azote dans un puits d’un kilomètre de profondeur.

Or, selon différentes estimations géologiques, il y aurait au fond des mers entourant le Japon au moins 7 milliards de m3 d’hydrates de méthane, soit l’équivalent de plus d’un siècle de consommation japonaise de gaz naturel, à condition toutefois de mettre au point des technologies de récupération qui préservent l’environnement et préviennent efficacement les risques de pollution et d’émissions massives de ce gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

En prenant la décision de se passer de l’énergie nucléaire, le Japon fait donc un pari risqué mais qui à terme peut s’avérer payant. Ce grand pays scientifique et industriel sera obligé de relever, d’une manière ou d’une autre, ce défi de l’approvisionnement durable en énergie et nous pouvons être certains, compte tenu de la volonté de la société japonaise, de ses ressources intellectuelles et de sa culture d’innovation, que ce pays va se mobiliser complètement pour réussir ce pari de l’après nucléaire. Le Japon va devenir le laboratoire mondial des énergies renouvelables et non conventionnelles et sa capacité d’entraînement va accélérer l’inévitable transition énergétique mondiale liée à l’épuisement annoncée des ressources fossiles et à la nécessité de réduire plus fortement et plus rapidement nos émissions de gaz à effet de serre si nous voulons éviter d’ici 50 ans une rupture climatique brutale.

Souhaitons que l’Europe prenne toute la mesure de la décision japonaise du 14 septembre, qu’elle accélère le rythme de sa mutation énergétique et qu’elle mette rapidement en oeuvre un programme beaucoup plus ambitieux de recherche dans ce domaine stratégique des énergies renouvelables qui sera l’un des principaux moteurs de la croissance, de l’emploi et de la compétitivité au cours de ce siècle.

René TRÉGOUËT

Sénateur Honoraire

Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat

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